1. La «dimension étrangère» comme champ de recherches en littérature générale et comparée
La «dimension étrangère» est au coeur des recherches comparatistes. Ce singulier recouvre en fait un large éventail de questionnements et de recherches. On a pu parler, dans le passé, à propos d'une oeuvre ou d'une suite de textes, «d'orientations étrangères» et la «connaissance de l'étranger» a servi en 1964 (aux Éditions Didier) de titre au volume d'hommage posthume à Jean-Marie Carré dont le nom est associé à un triptyque d'études: «voyages, images, mirages». D'une façon plus large, l'expérience de l'étranger retient l'attention du comparatiste en ce qu'elle est un questionnement complexe qui embrasse des problèmes d'ordre anthropologique et culturel (les modalités de contact avec l'autre, Tailleurs) mais aussi d'ordre poétique (mise en mots d'un certain imaginaire), replaçant ainsi, au centre même du travail comparatiste, la réflexion sur quelques notions fondamentales pour toute étude qui associe l'approche critique de la littérature et l'histoire de la culture: la relation, le dialogue (entre cultures), la différence, ou plutôt le fait différentiel ou, si l'on préfère, celle d'«écart différentiel», notion empruntée à Lévi-Strauss à la fin de Race et Histoire (1952). S'il est évident que l'étude de la dimension étrangère est consubstantielle à la discipline appelée littérature comparée, il est aisé également de constater que la notion d'étranger a évolué en quelques décennies. Dans un domaine particulier, l'imagologie, j'ai souhaité transformer ce champ d'études, nommé bizarrement, dans le petit manuel de 1951, «l'étranger tel qu'on le voit» (M.-F. GUYARD, La littérature comparée, QSJ?, n° 499), en un questionnement sur l'image comme représentation culturelle et, plus largement, comme expression d'un certain imaginaire que j'ai qualifié de social, suivant en cela l'exemple des historiens. C'est cette évolution que je souhaiterais examiner ici, à partir d'autres domaines ou champs de recherches significatifs: la médiation, et non plus l'intermédiaire; l'écriture, la poétique du voyage, et non plus la connaissance de l'étranger; l'intertextualité, et non plus la recherche des sources; un comparatisme «intérieur» transformant la nature et les enjeux de ce que l'on continuera cependant à appeler, par commodité, la dimension étrangère.