La toute première chose dont il voulut se délester fut l'amour malheureux, comme autrefois les dockers, sur les quais de Recouvrance, vidaient le ventre des navires avant d'engrosser les filles. Je l'écoutais distraitement, refusant tout à fait de transvaser sa peine, habitué que j'étais au harcèlement des souvenirs. Avec l'écriture, j'étais devenu la proie des mythomanes et des assoiffés. Partout m'attendaient inévitablement les aphasiques et les frustrés, les notaires poètes et les dentistes cocus cherchant un réceptacle pour leur litanie. La France entière semblait habitée par des hordes d'écrivains déçus, jaloux, envieux, toute une nation de conteurs tristes au répertoire invariable. Il leur manquait uniquement le temps libre pour s'adonner enfin à la littérature, pour produire le grand oeuvre mûri depuis toujours. Ainsi, ma fonction oscillait au gré de mes interlocuteurs entre le petit maître à humilier et l'ami à convaincre. Cette fois-là, j'étais un confident, celui qui comprend les tourments de l'âme humaine, s'en inspire et fait office de factotum. Parle de moi dans tes livres, semblait-il supplier tout en me déballant sa vie, parle à ma place et fais-moi exister dans cet au-delà des mots qui rassure le lecteur et rend les personnages immortels. Paul Rubinstein m'était tombé dessus, après vingt-deux années d'absence, dans ce bar de la rue de Siam où je buvais un verre. J'étais venu à Brest promouvoir mon dernier roman et, dissimulé dans l'assistance pourtant clairsemée de la librairie, il m'avait ensuite filé jusqu'au troquet. La rue m'avait été recommandée par la rumeur, mais je la trouvais en réalité bien aseptisée. Les quartiers conservent longtemps une réputation n'ayant plus lieu d'être. L'esprit s'en va, mais les histoires demeurent, conférant aux lieux une renommée usurpée. Je connaissais mal la ville. Ma visite initiale remontait à l'époque du lycée lorsque, le temps d'un week-end, j'avais suivi mon premier amour dans la campagne environnante. J'ai toujours eu du goût pour les villes terminus, celles d'où l'on partait autrefois et où l'on aboutit désormais, faute de terre encore disponible ou de nouveau continent à défricher. Je revenais à présent avec l'arrogance et la honte de celui qui a réussi. Arrivé à la gare le matin même, j'avais contemplé les voiles par centaines sur le plan d'eau et le paquebot norvégien à l'escale. Les images affadies de mon escapade adolescente me revenaient par bribes, comme attachées exclusivement aux immeubles sans grâce, au goulet de la rade et au vent soufflant sans discontinuer dans les avenues glaciales. J'y songeais à nouveau en écoutant Paul qui, les yeux d'un gris évoquant les cétacés, un bonnet de marin bien enfoncé sur le crâne, parlait maintenant sans discontinuer.