Extrait
Quant à moi, je n'avais pas d'hypothèse - pas à l'époque. Mats était dans ma classe et je l'avais toujours apprécié, quand bien même de loin. Ce que j'aimais surtout, c'étaient ses cheveux incolores de Pierre l'Ébouriffé et le demi-sourire étrange qu'il affichait quand un des professeurs lui posait une question à laquelle il ne savait pas répondre. Son frère Harald et lui étaient toujours ensemble, comme des jumeaux. Les gens disaient qu'ils étaient inséparables, presque indiscernables l'un de l'autre, mais en fait Harald avait un an de moins et ce n'était pas si difficile de les différencier. Leur allure de jumeaux était une illusion : une illusion qu'ils avaient créée, à force de volonté, parce qu'ils voulaient être semblables. Pour des raisons qu'ils étaient seuls à comprendre, ils avaient besoin d'être identiques. Naturellement, ils étaient ensemble la dernière fois que je les vis : c'était le Grunnlovsdag, jour de commémoration de l'Indépendance nationale, et ils regardaient passer les défilés sur Sjøgata, deux garçons blancs dans un océan de drapeaux norvégiens, de l'autre côté de la rue par rapport à moi, leurs regards suivant le défilé exactement de la même façon, leurs têtes tournant et se haussant à l'unisson, si bien que cela leur donnait l'air mécanique, presque, comme les automates d'une foire à l'ancienne. Ils se remarquaient toujours et, même au sein d'une foule, semblaient toujours seuls dans leur monde à eux, un monde où personne d'autre ne pouvait entrer. (...)