Ce matin du 28 juin, monsieur l'académicien Réaumur se leva tôt, un peu avant cinq heures, puisqu'il entendit sonner l'horloge comtoise en pénétrant dans son cabinet de travail, habillé d'une légère robe de chambre rouge qu'il avait enfilée à la hâte. Tout agité, il se précipita sur son bureau pour saisir quelques pages de ses notes écrites la veille, les relut rapidement puis s'empara avec nervosité de plusieurs feuilles de vélin blanc qu'il posa sur un sous-main de cuir cramoisi avant de se diriger vers une petite porte donnant accès à une sorte de garde robe contiguë à son cabinet. Pourquoi tant d'agitation et de fébrilité chez ce grand savant qui avait pourtant la réputation d'un homme au caractère enclin à la tranquillité? La raison en était presque inavouable: son hôtel particulier abritait depuis quelques jours d'étranges amours, des amours insensées et inimaginables jusqu'alors! En effet, monsieur de Réaumur avait accueilli chez lui des amants surprenants: un lapin et une poule, qu'il logeait dans sa garde-robe aux fins d'observation scientifique de leurs ébats. Non, il ne s'agissait pas d'une malencontreuse perversion du savant, mais tout simplement d'une mission que lui avait confiée l'Académie royale des sciences, docte compagnie dont il était l'un des plus éminents représentants. Cette étrange expérience avait été décidée à la suite d'une communication le 23 juin de monsieur l'Abbé de Fontenu, membre de l'Académie des inscriptions et belles lettres, faite devant l'Académie des sciences dans laquelle il avait rapporté que son frère possédait dans sa maison un lapin et une poule ayant l'un pour l'autre une «forte inclination», bien que ces animaux soient si mal assortis! Monsieur l'Abbé de Fontenu avait ajouté qu'aux dires des domestiques de la maison, le lapin «en usait avec la poule comme il eût fait avec une lapine et que la poule lui permettait tout ce qu'elle eût pu permettre à un coq».