La morale, les normes, les lois qui régissaient le peuple de Paris au Moyen Age bénéficiaient-elles à chacun? Étaient-elles de nature à favoriser l'entente, la paix, à aider la plupart à s'accomplir? Questions aussi vaines et relatives que pour le cas afghan. Ce qui n'a rien de relatif, en revanche, c'est l'importance réservée aux amours vénales dans la géographie parisienne. Au début du XIIIe siècle, Jacques de Vitry, futur évêque de Saint-Jean-d'Acre, parle de la profusion des putains sur les rives de la Seine: «Les filles publiques, dans les rues, sur les places, devant les maisons, arrêtaient effrontément les clercs qui passaient. Et si, par hasard, ils refusaient de les suivre, aussitôt elles criaient après eux en les appelant "sodomites", car ce vice honteux et abominable est tellement en vigueur dans cette ville, ce venin, cette peste y sont tellement incurables, que celui qui entretient publiquement une ou plusieurs concubines y est réputé honorable...» Un véritable concentré des vices, le pandémonium de la dépravation! A Paris, au Moyen Âge, la prostitution est partout chez elle. Ou presque. La future capitale de l'amour tisse déjà sa mythologie. A la même époque, un autre témoin décrit les prostituées à demi dévêtues qui s'exhibent à chaque coin de rue et semblent «dire au passant: "Me veci vei meci, qui a mestier de un tel corps?"» Et un autre encore, Eustache Deschamps, poète attaché à la cour de Charles V, auteur de ballades, de virelais, de fables, de farces, et amateur de femmes légères, compose dans la seconde moitié du xve siècle ces vers extraits de Sur les beautés de la ville de Paris: «Quand j'ay la terre et mer avironnée, «Et visité en chacune partie «Jherusalem, Egipte et Galilée, «Alixandre, Damas et la Surie, «Babilonie, Le Caire et Tartarie, «Et tous les ports qui y sont, «Les épiées et sucres qui s'y font, «Les fins draps d'or et soie du pays, «Valent trop mieux ce que les François ont: «Rien ne se peut comparer à Paris. [...] «Tout estrangier l'aiment et aimeront, «Car, pour déduit et pour estre jolis, «Jamais cité telle ne trouveront: «Rien ne se peut comparer à Paris.» Ainsi, dans le sillon primitif du prostibulum médiéval, le berceau se creuse des illustres cocottes des XIXe et XXe siècles parisiens, grisettes, lorettes et poules, vierges folles et amazones, filles hors-barrières et celles des boulevards... A en croire Jacques de Vitry, le Paris du XIIIe siècle est un révoltant boxon. Le point de vue de ce moraliste, prédicateur fameux et chaud partisan des croisades qui s'efforça, avec un succès mitigé, de recruter parmi la chevalerie du royaume des candidats à la cinquième campagne en Terre sainte, ne peut constituer sur ce sujet, comme le suggère cette brève notice biographique, un modèle d'objectivité. En dépit des apparences, la capitale n'est pas une nouvelle Babylone et, au-delà des fantasmes inhérents aux centres urbains où sont supposés fermenter et se multiplier les vices, les affaires touchant à la sexualité sont l'objet d'un implacable contrôle des autorités, autant séculaires que spirituelles - étant entendu que les premières tirent leur inspiration des secondes.