Presque à son insu, Marrakech est un de ces lieux où le néolibéralisme s'enchante de son efficacité : un souk des possibles, cette disposition à offrir de manière socialement ouverte l'illusion de trouver ici les conditions d'un recommencement.
Marrakech a déjà mille ans lorsque le corps expéditionnaire français y débarque en 1912. Délaissée par le commerce transsaharien, abandonnée des bourgeoisies commerçantes et du pouvoir, elle semble figée dans sa monumentalité. Sur ce qu'ils pensent être une terre sans maître, les militaires français projettent leur désir utopique de jouir à la fois de la grandeur du passé et d'un hédonisme esthétisé d'exotisme. Ils trouvent auprès des touristes et " villégiateurs " européens des alliés complaisants. Avec un palace, un casino et un terrain de golf, la Marrakech coloniale est inventée. Cent ans après, on y compte près de soixante-dix hôtels de luxe et trois cents de moindre qualité, deux mille chambres d'hôtes en médina, une douzaine de terrains de golf et un festival du cinéma. Ce livre enlevé, fruit d'enquêtes au long cours, est d'abord le récit généalogique de cette énigmatique montée en puissance qui est aussi la réinvention permanente d'une fantasmagorie sur fond d'orientalisme. Il propose ainsi une description fine des dispositifs d'acteurs qui l'ont fait vivre hier et de ceux qui l'assurent aujourd'hui. Mais l'auteur entend aussi questionner les fondements économiques et sociaux de cette industrie des futilités dont le tourisme participe. Presque à son insu, Marrakech est un de ces lieux où le néolibéralisme s'enchante de son efficacité : un " souk des possibles ", offrant l'illusion d'y trouver les conditions d'un recommencement. Pourtant, ne serait-ce pas aussi de ces expériences que naît quelque chose d'une ville et d'une urbanité ?
Table des matières :
Introduction. Marrakech : une marchandise, mais aussi une ville 1907 : le meurtre fondateur du docteur Mauchamp, premier " expat " français 1912 : la geste fondatrice de Lyautey à Marrakech Quand la ville offre les conditions d'un recommencement I / Le moment colonial 1. 1912 : la ville conquise par les mots L'emprise de la France sur le Maroc Arrêt sur image, l'ethos touristique : 1) Pierre Loti au Maroc en 1889 À la veille de la conquête française, la Marrakech " inventée " des voyageurs 1920, la Marrakech des frères Tharaud, " immense camp de boue séchée " 1933, la ville imaginaire de Camille Mauclair 2. Commerce et plaisirs, l'autre ville des années 1910 Le " petit peuple " des cantiniers, des palefreniers et... des prostituées La médina cosmopolite et commerciale Une prostitution diffuse au cœur de la ville Le nouvel ordre urbain et la politique des caïds de Lyautey Arrêt sur image, l'ethos touristique : 2) les officiers de l'armée française des années 1910 3. L'entre-deux-guerres : les caprices font la ville Le lent développement du potentiel touristique Gare, palaces et casino : les espoirs déçus des années 1930 À l'ombre d'un ordre colonial " différent " : l'émergence de nouveaux bourgeois mobiles II / Du provincial au mondial 4. De la " ville-atelier " au grand bazar, les mutations d'une médina (1970-1990) La médina, un ensemble urbain surpeuplé et délabré Les mille métiers artisanaux de la " ville-atelier " Le peuple urbain laissé en son chaudron L'émergence d'une nouvelle ville populaire dans les années 1980 L'essor touristique des années 1980 5. L'esprit du nouveau bazar Le monde des boutiquiers Arrêt sur image : l'ours et les saumons Les " météores superbes " des années 1960 et leur héritage L'illusion de vivre des expériences sans limite Arrêt sur image : vous avez dit tolérance ? La création d'un style pour parvenus 6. Années 1990 : l'émergence d'une Marrakech Ltd. Les entrepreneurs de l'authenticité Valérie Barkowski, " amoureuse du beau " La styliste Brigitte Perkins, largement imitée Réussites et déboires de Thierry Matalon Un monde de production La tension entre le bazar et l'artisanat de collection III / L'ère néolibérale : urbanités et bifurcations 7. La grande privatisation des années 2000 La Marrakech de 2001, nouvelle mehalla de la monarchie Une rupture néolibérale, révélatrice des avancées du capitalisme affairiste Le triomphe d'un urbanisme mercantile 8. Urbanités inquiètes En médina aussi, le marché organise la ville La Marrakech des années 2010 : urbanités, propriété, sécurité Le symptôme des logements vides du " Grand Guéliz " 9. Entrepreneurs et domesticités Marrakech, une atmosphère... Parcours de vies, bifurcations professionnelles Les taxis : précarités et infamies Prostitution ou domesticité sexuelle ? La domination sociale des rapports ancillaires Épilogue . Réinventer la société urbaine ? Une société et une économie des vanités Des initiatives pour donner un autre sens aux lieux Annexe. Les petits mondes de MCA : une microsociologie des Européens de Marrakech " MCA ", un funambule de la précarité marrakchie La diversité des " néo-Marrakchis " Remerciements Notes.
Notice biographique :
Michel Peraldi, anthropologue, est directeur de recherche à l'IRIS (CNRS/EHESS). Il est notamment l'auteur de Gouverner Marseille (avec Michel Samson, La Découverte, 2005), Casablanca, figures et scènes métropolitaines (avec Mohamed Tozy, Karthala, 2011) et Sociologie de Marseille (avec Claire Duport et Michel Samson, La Découverte, 2015).