J'ai perdu ma mère. Elle a disparu il y a plus de dix ans. Ma mère est morte, je le sais. Mais, lorsque j'y pense, je ne ressens aucun chagrin, pas la moindre émotion. Tout reste plat comme une mer gelée, pas un seul petit frémissement à la surface de l'eau. Quand je pense à elle, il ne se passe rien.
Je l'avais perdue bien avant qu'elle ne meure et, dès qu'elle traverse mes pensées, mes souvenirs deviennent des ombres chinoises même si, parfois, un instant apparaît dans le vide, un éclat du passé semblable à du verre, fragile et transparent.
Je devrais m'en vouloir, me sentir coupable, éviter de poser ces questions sans réponse et qui resteront à jamais lettre morte. Mais, en même temps, ce qui m'attire, ce qui me pousse vers l'avant, au risque de me faire trébucher, c'est ce néant surgissant dès que je pense à elle.
Le rien de cette relation est devenu chez moi aussi profond que l'absence de désir d'enfant. Impossible de m'imaginer donnant la vie. À sa façon, ma mère s'est enfuie avec la mienne, me laissant sans recours face au froid qui s'installe à sa seule pensée.
Une cantate de Bach, la 51e, chantée par Suzanne Danco. C'est par là que je peux commencer, tenter d'attraper quelques bribes de ce que nous avons vécu elle et moi. En l'écoutant me revient l'image de ce gramophone posé sur une table, puis la sonorité nostalgique de ce disque de vinyle égrainant son léger grésillement, derrière lequel étincelait la voix si pure de la cantatrice.
J'avais neuf ans. À ce moment-là j'aimais encore ma mère. Quand ai-je perdu sa trace? Par quelle tourmente le brouillard est-il venu tout recouvrir?
Dans ma famille, tout le monde s'est toujours tu, comme si parler était indécent, comme si les mots étaient des injures. La bienséance, la bonne éducation s'accompagnaient forcément d'un épais silence. Parler oui, mais pour ne rien dire. Bavarder plutôt, de tout et de rien. À la question «Comment vas-tu?», ne jamais- s'écarter de la seule réponse possible: «Très bien.» Dire que j'allais mal, que des doutes pouvaient me torturer, c'était inconcevable.