Extrait
Tout cela, à mes yeux, ne valait pas un pet-de-nonne, fût-il fourré à la crème. J'aimais le solide, le saignant, le roboratif. La cuisine, pour moi, était celle de ma mère et des mousquetaires. Mais tout a une histoire, car sans histoire, nous ne serions rien. Tout au plus des mémoires grillés, déglacés au jus d'anecdotes. L'art culinaire, volatile par essence, créé pour un éphémère d'éternité, comme dirait Cioran, va au ventre et disparaît par le ventre. C'est la fameuse définition de Céline : «On naît par le ventre, on meurt par le ventre.» L'auteur du Voyage au bout de la nuit se remémorait Rabelais, ce «ventre sur pattes» qui, dans Pantagruel, introduisait un dieu Gaster, honoré par les bâfreurs et les gloutons.
Ma mère était un cordon bleu. Au début, je ne m'en rendais pas compte. Le jambon, la viande, les pâtes, la purée suffisaient à mon bonheur. A l'instar de Boudoux, le garde-chasse de Dumas à Villers-Cotterêts, j'aurais pu manger un veau. Et comme Boudoux, à la fin de cet en-cas, si l'on m'avait demandé si j'étais rassasié, j'aurais répondu : «Qu'on m'apporte la mère !»