Publié pour la première fois en 1920, "Pratique et théorie de la psychologie individuelle comparée" ("Praxis und Theorie der Individualpsychologie") constitue le grand oeuvre d'Alfred Adler. Ce recueil marque une rupture conceptuelle radicale avec la psychanalyse de Sigmund Freud. L'auteur y expose de façon exhaustive les bases de sa propre école : la psychologie individuelle. S'éloignant du dogme des pulsions refoulées, Adler propose une grille de lecture résolument humaniste et téléologique. L'être humain n'est pas le jouet de son passé, mais un acteur orienté vers l'avenir et guidé par un but final, souvent inconscient.
Au coeur de cette approche réside l'idée de l'unité indivisible de la personne. Adler démontre que l'individu ne peut être compris qu'en tant qu'entité globale, dont chaque action et symptôme participe à la poursuite d'un même objectif. Ce livre détaille le mécanisme moteur du développement de la personnalité : le sentiment d'infériorité. Ressenti dès l'enfance face à la puissance du monde adulte, ce sentiment d'incomplétude déclenche un besoin vital de compensation. L'individu développe une volonté de puissance et une soif de supériorité pour surmonter ses faiblesses. Adler décrit minutieusement comment cette dynamique sculpte le "style de vie" de chacun, sa manière singulière et constante d'aborder les problèmes de l'existence.
Le texte aborde la genèse de la névrose et des troubles du comportement. L'auteur explique que la psychopathologie n'est pas une simple maladie, mais un arrangement psychique, une stratégie de fuite. Face aux trois grandes tâches de la vie (le travail, l'amour et les relations sociales), le névrosé, tétanisé par la peur de l'échec et doté d'une ambition démesurée, construit des symptômes comme autant d'excuses. Ces rituels et phobies lui permettent d'éviter la confrontation au réel tout en préservant intacte sa fiction de supériorité. Ce mécanisme d'auto-protection devient rapidement une prison.
Pour contrer cette dérive, l'ouvrage place le "sentiment social" (l'intérêt pour la communauté) comme le critère absolu de la santé mentale. Adler avance que l'homme est avant tout un être social et que son épanouissement dépend de sa capacité à coopérer. Le criminel, l'enfant rebelle ou le patient obsessionnel partagent un même déficit : une carence de sentiment social et un repli sur leur propre ego. Le travail thérapeutique ne consiste pas à analyser interminablement le passé, mais à dévoiler les erreurs de la logique privée du patient. Le médecin a pour mission d'encourager le sujet, de lui faire prendre conscience de son but fictif et de l'aider à réorienter son ambition vers une utilité concrète.
L'ouvrage regorge de cas cliniques qui démontrent cette méthode. Adler y traite des thématiques thérapeutiques telles que l'interprétation des premiers souvenirs d'enfance (qui révèlent l'origine du style de vie), l'impact de la constellation familiale et de l'ordre de naissance, de même que la lecture des rêves comme tentative de résoudre les problèmes du lendemain. Il étudie la "protestation virile", par laquelle les individus rejettent les attributs perçus comme féminins pour adopter une posture de domination.
Cette édition permet de saisir la modernité d'un clinicien dont les idées ont irrigué une grande partie de la psychologie contemporaine. Ce livre s'adresse aux étudiants en psychiatrie, psychologues et psychanalystes, tout comme aux éducateurs désireux de comprendre la dynamique du comportement humain. La méthode adlérienne y est présentée comme une pratique accessible et démystifiée. Sa lecture reste un outil intellectuel de premier plan pour comprendre les racines des théories du développement personnel, de la confiance en soi et des dynamiques sociales.