La maison Marne entre Angers, Paris... et New York
Charles Pierre Marne, né à Avignon, arrive à Angers à 22 ans en 1769. Il entre comme ouvrier chez l'imprimeur Charles Billault, issu d'une famille de libraires de Touraine. Dès 1779 ils s'associent, et Billault repart à Tours tenir l'imprimerie familiale et cultiver la vigne. Marne poursuit les travaux de ville de Billault: il publie l'hebdomadaire les Affiches d'Angers, et devient libraire de l'université. Désormais marié, il a 7 enfants. En 1780, à 33 ans, le voilà syndic adjoint de la corporation des imprimeurs, et il ouvre un cabinet littéraire. Il obtient alors divers privilèges: imprimeur de la Ville, de l'évêque, de Monsieur, frère du roi, et bientôt du roi. Un peu avant la Révolution, Marne devient franc-maçon dans la loge du Tendre Accueil où se retrouvent bourgeois cultivés, militaires, ecclésiastiques, et beaucoup d'«Américains», ces Angevins ayant fait fortune dans le sucre et le café à Saint-Domingue. Entreprenant, ouvert, moderne, il est co-fondateur du «club» des Amis de la Constitution, dont il publie le Journal du département de Maine-et-Loire. Il imprime aussi le Creuset, journal de Milscent-Créole, un propriétaire de caféterie devenu abolitionniste et bientôt guillotiné pour ses opinions. Les deux fils aînés de Marne entrent dans la garde nationale; les Affiches suivent toutes les étapes des événements révolutionnaires, tout en restant modérées. Lors de l'entrée à Angers des troupes royalistes, en juin 1793, Marne est brièvement emprisonné à cause de son titre d'«imprimeur du département», et les Vendéens saccagent son imprimerie. Puis, après le retour au calme, des concurrents jaloux de son succès mettent en doute son ardeur révolutionnaire, et pour prouver sa fidélité il doit offrir, pour en faire des cartouches, le papier des livres de messe qu'il conservait en magasin depuis l'époque où il était imprimeur de l'évêque. L'atmosphère de soupçon permanent l'inquiète et il se soucie alors de mettre ses enfants à l'abri. Sa fille aînée s'est mariée et le couple Plas-Mame gère à Tours une imprimerie, sur laquelle Billault veille discrètement. Charles Pierre y envoie bientôt son troisième fils, Amand, fondant ainsi le creuset de l'aventure tourangelle des Marne. En 1797, Charles Pierre associe ses fils aînés à son activité angevine; il quitte les affaires en 1801, à la mort de sa femme. Il lui reste bien des années à vivre: âgé de 55 ans, il devient conseiller municipal en 1806 et ne s'éteint qu'en 1825. Avant de se retirer d'une affaire prospère (en 1802, son imprimerie possède 10 presses roulantes et emploie environ 56 ouvriers), Charles Pierre a su assurer la situation de ses enfants. Son fils Philippe Auguste, associé depuis 1797, gère l'imprimerie angevine, en association avec son frère Charles Mathieu jusqu'en 1807. L'aventure Mame ne prend fin à Angers qu'en 1828, mais durant près de 60 ans l'activité de Charles Pierre Mame aura créé le socle familial d'où rayonnent les activités de ses fils et petits-fils, tous investis dans l'imprimerie et l'édition. Envoyés assez jeunes à Paris par leur père pendant les années révolutionnaires, les deux fils aînés Charles Mathieu et Louis y retournent dès le début du siècle pour s'y installer dans une grande imprimerie, rue du Pot-de-Fer. L'entreprise est d'emblée florissante: en 1810 ils emploient déjà 200 ouvriers. Les frères ont eu l'intuition d'acheter l'imprimerie d'Herhan, un des inventeurs de la stéréotypie, procédé qui permet de reproduire les formes imprimantes une fois les pages composées.