Le titre de l'ouvrage, dans sa charge bipolaire instantanée entre Marrakech et Jérusalem, retrace dans la fulgurance le condensé de la vie et de l'oeuvre de Shlomo Elbaz. Dans son recueil de textes, entre ses deux postulations et le réseau de correspondances qu'il y établit, l'égrènement des strates majeures de la pensée et de l'action de l'auteur dessine l'assise thématique en constellations éparses qui, de leur phosphorescence, éclairent son prodigieux parcours. À travers l'architecture en pointillé du livre, à facture impressionniste comme il l'avait souhaité, se distille l'essence de sa vision. À l'instar de Stéphane Mallarmé pour qui «Tout devient suspens, disposition fragmentaire» et où l'exhalaison de la doctrine mallarméenne recueillie par le lecteur-promeneur suinte à travers les parois du «cloître brisé» que sont ses Divagations. C'est effectivement de véritable doctrine, que le lit de la coulée poétique elbazienne enserre dans une étreinte amoureuse, qu'il s'agit dans les écrits de Shlomo. L'identité plurielle, juive, berbère, française, acquise dans le creuset de l'islam au carrefour inaugural marrakchi de «vents, de neiges et de sables», entre Méditerranée et désert, sublimée dans l'immarcescible rayonnement du puissant foyer ancestral qu'est Jérusalem, a pour corollaires irréfragables: l'engagement pour la paix et la coexistence israélo-arabe; pour l'identité et la culture méditerranéennes; la justice sociale; la réhabilitation du séfaradisme; la vocation sioniste d'Israël et le culte de sa langue ressuscitée, l'hébreu. De surcroît, la vénération pour la culture française et sa langue que Shlomo possède sous toutes ses nervures, comme pour en être irrémédiablement possédé.
L'emprise proprement démiurgique qu'exerce l'auteur, par ailleurs professeur de littérature et de poésie à l'Université hébraïque, sur le langage, permettra, grâce à l'intercession d'une mémoire vitale et d'un imaginaire vivifiant, la mise en branle, à partir de Jérusalem, d'une aire scénique onirique de réappropriation de sa Marrakech matricielle. En hymne d'ouverture à la cité de l'origine, il y a comme une fabuleuse plongée dans les eaux amniotiques de la ville-mère à la seule évocation de son nom. M'RAKCH, où l'amertume, l'âpreté, le frottement des consonnes qui basculent autour de l'occlusive-pivot K, s'épanchent dans le jaillissement de la chuintante CH. Une rafale de sonorités mise en évidence par Shlomo dans sa langoureuse écoute du génie-géniteur de Marrakech. Elle est à tout jamais la ville de son enfantement, lui qui en désigne le mellah, en une gratifiante métaphore, le «sein maternel». C'est bien en reconnaissance à l'inentamable fascination qu'exerce Marrakech sur lui que le premier grand texte du volume lui est dédié, enivrant cantique où la magnificence de la prose culmine en une prodigieuse charge poétique. Mallarmé, apôtre de la prose poétique, nous l'enseigne dans ses Divagations: «La forme appelée vers est simplement elle-même la littérature; que vers il y a dès que s'accentue la diction, rythme dès que style.» L'écriture de Shlomo, dans son savant dosage aussi sensuel que musclé, se transmue en un filet captif des multiples irisations de sa «Ville-ruche. Ville-tourbillon. Berbère dans son tréfonds, fille folle de l'islam, avec pendant longtemps, la communauté juive la plus nombreuse de tout le Maghreb». (...)