Le jour entrait dans une nuit à court d'arguments. Sans la moindre nostalgie, Monsieur Ho se sépara de son lit. Il avait traversé une dizaine d'heures d'encre sans réussir à trouver la moindre minute de réconfort. Une insomnie ponctuée de hasardeuses et brèves somnolences, de rêves chaotiques et d'images hallucinées, toujours les mêmes. Des gens, innombrables. Des hommes, des femmes, une profusion d'humanité, un pluriel inquiétant. Depuis quelque temps, les courtes périodes de sommeil de Monsieur Ho se résumaient à de longs voyages mal éclairés. Le jour et la nuit partageaient chez lui une même hypothèque. Il alla se réfugier dans la salle de bains afin de se débarrasser des fantômes qui traînaient dans ses draps. Devant son miroir, il aurait de grandes chances d'être enfin seul. La rencontre plutôt maladroite d'un rasoir émoussé et d'une barbe récalcitrante occasionnait à Monsieur Ho quelques désagréments. C'était un matin à changer trois fois de lames, à jeter les neuves, à reprendre les vieilles, celles qui coupent ou ont coupé. Un matin où rien n'y faisait, ni l'eau bouillante, ni l'angle d'attaque, un matin où le miroir se montrait bavard et déprimant. Un épais cumulonimbus de mousse à raser flottait autour de ses lèvres fines, illuminait son visage, triste carte géographique couvrant toute la longitude de ses cinquante-trois ans. Ses yeux étaient des lacs fatigués et sa bouche, une discrète calanque. Toutes les rivières se jettent dans le grand fleuve, toutes les rides dans le temps