Extrait
1979.
La brume monte des eaux tièdes du Chao Phraya et se répand en volutes grises dans les salles de la gare Noï. Les premiers rayons du soleil se glissent entre les poutres de la toiture, et la brume tourne au rosacé. Moment délicieux à Bangkok. Calme et fraîcheur. Moment rare.
Tout est silence dans la gare. Il est six heures du matin, pas un bruit de freins, de butoirs, de sifflet. Les trains sont encore à l'arrêt. On n'entend que les tongs claquer sur le béton - son de l'Asie du Sud-est. Son qui me rappelle le vol feutré des pigeons sous la toiture d'autres grandes gares : autres matins, autres voyages.
Les passagers, pour la plupart, sont des campagnards qui rentrent au pays des rizières pour retrouver leurs maisons aux toits de palmes tressées. Assis sur leurs talons le long du quai, ils attendent l'ouverture des portes pour monter dans les wagons. Les paniers sont vides. Tout a été vendu : canards, poissons, papayes et aubergines.
Moi aussi, j'attends un train. Situation généralement insupportable si l'on a rien à lire sous la main, mais cette fois-ci je ne m'en remets pas à mes bouées de sauvetage, le Bangkok Times d'hier, et un livre de poche acheté à Tokyo il y a quelques jours. Tout voyage en Asie - par train, avion, bus, char à boeufs, pirogue ou jeep -implique de longues heures d'attente et j'ai découvert que l'observation de l'homo asiaticus était la meilleure défense contre l'ennui.
Un groupe de Karens est agglutiné autour du guichet. Il me plait de penser qu'ils retourneront à leurs éléphants car les Karens sont les meilleurs cornacs de Thaïlande. J'ai passé de belles heures, un an plus tôt, à les photographier au travail avec leurs merveilleuses bêtes dans les forêts de teck à la frontière du Laos. On s'attend à trouver ces ethnies, avec les lacis de tatouages bleus qui leur couvrent le corps, dans les pages du National Géographie, mais ici, dans la gare, ils semblent provenir d'une époque lointaine et irrémédiablement révolue. Hommes et femmes ont tous de longues pipes à la bouche, tandis que les enfants, l'air hébété, tirent sur les petits cigares qui tiennent lieu de tétines.