Un matin d'hiver, sur les coups de dix heures, j'embarque dans mon vieux VW et mets cap à l'ouest, direction la pointe de Corsen, située face à la mer d'Iroise sur la paroisse de Trezien. Les gens d'ici connaissent. Si l'on excepte les îles Molène et Ouessant ainsi que le chapelet d'îlots qui égrène l'océan comme des points de suspension oubliés à la queue du continent, il s'agit du cap le plus occidental du pays. Nous nous trouvons à 4° 37"de latitude ouest. Plus au sud, sur les côtes portugaises et galiciennes, ou plus au nord en Irlande, la vieille Europe continue sa percée dans l'Atlantique mais ici, l'endroit reste emblématique. On est au bout du bout de tout, sans vraiment savoir si l'on se trouve au début ou à la fin de l'histoire mais c'est la raison pour laquelle je me trouve ici, engourdi jusqu'aux os. J'ai un rendez-vous. Un bien étrange rendez-vous avec la géographie. Aujourd'hui la brume est trop épaisse pour distinguer les îles mais une pluie de lumière crevant les nuages tombe à ma gauche sur le port du Conquet. À cette heure de la journée, le lieu est désert. Qui s'emmerderait à venir se cailler les miches dans un tel endroit en plein coeur de l'hiver? Je gare ma bagnole sur un petit terre-plein qui domine la falaise et me risque à quelques pas. J'ai froid, j'aurais dû prendre mon bonnet et mes gants. En haut de la falaise, une plaque commémore une bataille navale dont je ne prends pas la peine de noter les détails. Ce n'est pas ça qui me retient. L'objet de ma présence, c'est ce poteau planté dans le sol et sur lequel sont cloués plusieurs petits panonceaux tournés dans diverses directions qui indiquent les distances vers New York, Londres, Paris, Agadir et Moscou."