Ce numéro de Genesis est centré principalement sur le XXe siècle, mais il aborde aussi la première moitié du XIXe et, de manière plus inhabituelle, le XVIe siècle. La rubrique « Inédit » est consacrée à un ensemble particulièrement représentatif du XXe, le «fonds Grenier», conservé à la BnF. En demandant à presque deux cents écrivains le don de quelques feuillets représentatifs de leur travail, Jean Grenier a pu constituer une collection impressionnante et opérer une transmutation caractéristique de son temps, faire passer le manuscrit moderne du statut de fétiche que lui conféraient bibliophiles et collectionneurs d autographes à celui d objet intellectuel, offert à une étude rigoureuse. Ce XXe siècle se dévoile encore à travers une série d'études qui nous font découvrir sous un jour nouveau, à travers leurs manuscrits, des écrivains comme Giraudoux, Martin du Gard, Gide ou Gabriel Marcel, ou qui creusent le mystère de la genèse de textes comme la trilogie de Beckett et l'ultime roman inachevé de Perec. Ce numéro a pour autre caractéristique d'accorder une place toute particulière à des corpus ou principes méthodologiques non littéraires. C'est le cas notamment de la rubrique «Enjeux», qui comporte une analyse linguistique d une genèse littéraire (sur la trilogie de Beckett), une analyse de deux versions imprimées d'un ouvrage de sociologie, et une étude génétique d'une oeuvre musicale de Beethoven. Ce n'est certes pas la première fois que la musique est abordée dans Genesis, mais c'est la première fois que la revue se penche sur l'écriture de l'histoire, avec, d'une part une étude du travail de Roger Martin du Gard sur un événement historique (l'assassinat de Jaurès) et son assimilation à la trame fictionnelle; d'autre part, deux articles sur l'écriture historique de Stendhal à travers l'Histoire d'Espagne et la Vie de Napoléon, oeuvres inachevées très mal connues. Ces documents mettent en évidence avec une acuité particulière la dimension fondamentalement dialogique de toute genèse, qu'on retrouve dans les carnets de conversation de Beethoven, où l on voit par exemple le rôle joué par une simple remarque d'un familier dans la naissance de l'opus 109; ou encore dans le dialogue auteurs/éditeurs qui a permis de passer d'un ouvrage de sociologie intitulé Économies de la grandeur à un autre, paru sous le titre De la justification. Dialogique, enfin, cette page de l'«Exemplaire de Bordeaux», témoin des dernières étapes du processus de «digestion progressive de La Boétie par Montaigne», du travail de détachement et d appropriation qui a rendu possible l'écriture des Essais, sur laquelle on voit naître dans la marge et en deux temps une des plus célèbres phrases de Montaigne: «Parce que c'était lui, parce que c'était moi.»