PARIS REVE, PARIS VECU, PARIS DECRIT Claude Couffon (Caen, 1926)
Un écrivain latino-américain peut-il ignorer Paris? Dans son oeuvre, certes, mais si l'on a la curiosité de consulter sa biographie, on s'aperçoit qu'à un moment ou à un autre de son existence, et ne serait-ce que fugacement, il a fréquenté ou imaginé la ville. Ainsi Juan Rulfo (1917-1986), le plus profondément mexicain de tous les Mexicains, n'avait aucune raison de l'évoquer et ne le fit pas, mais c'est pourtant elle qu'il choisit pour révéler son art de photographe. Ernesto Sabato (1911), le psychanalyste de Buenos Aires, qui, littérairement, resta enfermé dans son labyrinthe porteno, fit dans sa jeunesse des études de Physique au laboratoire Joliot-Curie et se lia avec les surréalistes. Ricardo Guïraldes (1886), le chantre de la pampa dans Don Segundo Sombra (1926), partagea, lui, sa vie entre son hacienda argentine et Paris, où il fut l'ami de Valéry Larbaud et mourut, le 11 novembre 1927. D'autres créateurs ne la visitèrent pas mais en rêvèrent. Avec Martin Adan (1908-1985), qui ne sortit jamais du Pérou ni de la bohème de Lima, Paul Morand. Biaise Cendrars, Raymond Radiguet, Pierre Loti, Jules Verne et même Paul de Kock débarquèrent en 1928 sur la plage de Barranco, dans les pages de La Maison de Carton, et je me souviens de mon étonnement quand à La Havane, j'entendis José Lezama Lima (1910-1976) qui, lui non plus, n'avait jamais quitté son île, me décrire avec de minutieux détails le charme des rues du Quartier Latin, l'appartement de Mallarmé, rue de Rome ou les beaux quartiers de Proust et de Paul Valéry. Après les différentes indépendances et durant tout le XIXème siècle, il semble que les écrivains latino-américains qui venaient dans la patrie de Victor Hugo et de Lamartine le faisaient comme un voyage initiatique pour y chercher la gloire et la reconnaissance littéraire. Partis avec ferveur et enthousiasme, beaucoup en revinrent déçus.