Des classes d'orchestre à l'école. Mais quelle école?
L'intitulé «l'orchestre à l'école» est depuis quelques années compris comme «orchestre dans l'enseignement général primaire ou secondaire». Cependant la décision d'insérer la pratique collective dans le temps scolaire de l'enseignement général est liée à l'évolution de l'apprentissage de la pratique instrumentale de la musique au cours des trois derniers siècles, et plus précisément au changement des rapports entre un temps d'apprentissage de l'instrument, un temps d'apprentissage de la lecture de la musique, et un temps d'apprentissage de la pratique collective. Afin de mieux cerner les choix - pédagogiques, musicaux... - qui sont implicites dans ce type d'initiatives, retraçons l'histoire de ces modes d'apprentissage. Jusqu'au début du XVIIIe siècle, en Europe, les musiciens sont formés sur les instruments, avec les répertoires et en fonction des occasions où ces répertoires vont être joués (office religieux, accompagnement des actes de vie quotidienne, fête de village, concert...). Le sens et la justification des rapports maître-élèves - régis par une logique initiatique - sont induits par les exigences des situations dans lesquelles les musiques vont être jouées. Dans ses écrits, Johann Joachim Quantz (1697-1773) témoigne des conditions de son apprentissage musical; la structure d'apprentissage n'est pas une école, il apprend plusieurs instruments - ceux dont on a besoin pour les offices et les repas de la chapelle dont il dépend en tant qu'apprenti -, les musiques apprises pendant l'apprentissage sont des musiques «contemporaines», la période d'apprentissage recouvre et anticipe la pratique socialisée de la musique... Des conditions bien différentes de celles que va institutionnaliser le Conservatoire, en France, à la fin du XVIIIe siècle. Vis-à-vis des activités musicales, l'histoire de l'école en tant qu'institution peut être décrite comme l'invention très progressive d'une structure indépendante du champ de la représentation de la musique. À partir de la fin du XVIIIe siècle, ce que l'on a appelé le Conservatoire élabore des outils didactiques (méthodes élémentaires, études progressives, morceaux d'examens et de concours...) basés sur les canons esthétiques et techniques de la représentation musicale légitime de l'époque. Cette institution moderne produit ses propres pratiques musicales scolaires, réputées préparatoires aux pratiques sociales extérieures à l'institution d'enseignement; on voit se dessiner le profil de la classe d'instrument dans laquelle «le professeur ne fait pas un cours, il donne à chacun sa leçon en présence des autres de sorte que les conseils, les remarques, les préceptes profitent à tous. C'est un enseignement à la fois individuel et collectif, propre à exciter l'émulation et à développer l'esprit critique, l'esprit d'observation et d'analyse». [Dubois, p. 3452] Ce cours d'instrument individualisé est resté pendant deux cents ans la référence de la pédagogie instrumentale. Il est, aujourd'hui encore, au centre des cursus proposés par les écoles de musique. Depuis quelques années, l'aspect collectif de ce cours d'instrument est décrit de façon positive. Le foisonnement de publications (livres, méthodes...) témoigne de cette perspective, qui reprend des traditions souvent anciennes en ce qui concerne les instruments à vent. Une «invention» de nouveaux moyens pour que deux ou trois élèves apprennent ensemble la technique instrumentale permet de systématiser des cours collectifs créant des conditions favorables à ce que les élèves jouent, de façon précoce et dans le cadre de leur apprentissage instrumental, en petits ensembles mono-instrumentaux.
Des classes d'orchestre à l'école. Mais quel orchestre?
Au Conservatoire, des classes d'ensemble (ensemble vocal, orchestre et musique de chambre) ont été créées progressivement au long des XIXe et XXe siècles et il semble qu'elles furent conçues comme le prolongement de l'enseignement de l'instrument et une annexe du cours d'histoire de la musique: si la classe d'ensemble vocal existe pour tous les chanteurs, une «classe d'orchestre réunit les meilleurs élèves des classes instrumentales [... ] sous la direction d'un maître éminent [... ] qui fait en même temps que chaque oeuvre étudiée, un commentaire analytique et historique.» [Dubois, p. 3452] En revanche, la musique de chambre est étudiée après «le prix» puisque les «trois classes d'ensemble instrumental réunissent tous les lauréats des classes d'instruments». C'est pourtant dans ces classes que les élèves sont au contact du «magnifique répertoire de musique de chambre [... qui] aide puissamment au développement du goût et du style». [Dubois, p. 3452] Cette organisation pédagogique (le cours d'instrument individuel et une pratique collective ultérieure quand l'apprentissage de l'instrument est fort avancé) sert de référence pendant deux siècles aux écoles qui se donnent pour objectif de former à la musique par la pratique instrumentale. Pour compléter ce rapide tour d'horizon de la place réservée aux orchestres dans les structures d'enseignement spécialisé, il faudrait se pencher sur les écoles des sociétés musicales populaires. Les harmonies et fanfares sont héritières de l'idéal orphéonique défini, en France, au début du XIXe siècle par Wilhem et Delaporte: éducation du peuple par la musique, communion dans la pratique collective des transcriptions et des adaptations des oeuvres contemporaines savantes. Philippe Gumplowicz montre comment ces pratiques musicales - d'abord vocales puis instrumentales -, prennent naissance dans des structures d'éducation populaire destinées aux classes laborieuses puis comment, dans une recherche constante de reconnaissance, les harmonies ont adopté les méthodes en vigueur dans l'institution musicale. [Gumplowicz] La situation et l'évolution de ces «écoles d'harmonie» sont pourtant très diverses: ° certaines fonctionnent comme des petits conservatoires et ont évolué jusqu'à devenir des écoles nationales au cours des XIXe et XXe siècles; ° d'autres, une fois l'apprentissage du solfège terminé, initient les élèves à un instrument dans le but de venir renforcer rapidement les effectifs de l'harmonie; ° d'autres, encore, intègrent directement dans l'harmonie des instrumentistes débutants cooptés uniquement à partir de logiques sociales.