Que faire de la littérature ? Cette question stratégique, qu'on serait spontanément porté à attribuer à un léniniste fanatique assimilant les textes littéraires à des chars d'assaut rangés en dispositif de bataille, est au cœur de l'entreprise littéraire de Hermann Broch. Considéré par plusieurs comme une figure archétypique du créateur raffiné et de l'artiste pur, voué à la pratique du sublime et des sommets, étranger par conséquent à ce genre de préoccupation contre-nature associant littérature et politique, celui-ci a pourtant édifié toute son œuvre à partir de cette interrogation décisive. Que faire en tant que citoyen, se demande-t-il tout au long de sa correspondance, que faire aussi en tant qu'écrivain ? Quelle sorte d'œuvre faut-il écrire pour rendre compte de la vérité de l'époque, pour la donner à voir dans toute sa complexité ? Et comment, à travers cette représentation, pourrait-on éventuellement en infléchir le sens ? Et cela sans tomber dans une pratique purement instrumentale et asservie, dans ce qu'il appelle parfois un " art de tendance ", ou de propagande ? Comment être utile tout en échappant à l'embrigadement ? C'est à partir de ce questionnement récurrent qui traverse l'œuvre de part en part comme un véritable fil rouge que cette entreprise est abordée dans cet essai qui en renouvelle en profondeur la signification et en dégage toute l'importance pour notre époque en proie au désarroi.