Extrait
Avant-propos de Danièle Tosato-Rigo
Il est peu coutumier d'associer les débuts de la Réforme en terres francophones à l'image d'un champ de bataille. Appliquée au Pays de Vaud, réputé - la légende est tenace - pour sa modération, l'image est, à première vue, encore plus surprenante. La Réforme, un pugilat ? Une guerre ? N'a-t-elle pas été, bien au contraire, introduite dans le respect des formes avec la fameuse Dispute de Lausanne (1536) par le nouveau souverain bernois soucieux de réaliser l'unité religieuse au sein de l'État ? Et, surtout, ne devait-elle pas conquérir le coeur des Vaudois en l'espace de quelques générations ?
Sans être entièrement fausse, cette interprétation des faits, qui remonte aux travaux monumentaux d'Henri Vuilleumier et de Charles Gilliard, s'avère incontestablement tributaire d'une vision téléologique de l'histoire. Puisque la conquête bernoise de 1536 avait fait des Vaudois à la fois «des Suisses et des réformés», éléments constitutifs de l'identité vaudoise de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, les deux érudits se sont appliqués au récit de l'enchaînement des faits qui, suivant une sorte de logique inéluctable, devait conduire à ce résultat.
Sans doute parce qu'il vient d'ailleurs, et à la lumière d'une perspective d'histoire sociale des idées, Michael W. Bruening a su prendre de la hauteur par rapport au sujet. Il l'a résolument placé dans une perspective internationale. Et il a su croiser les fils jusqu'ici séparés de l'histoire des idées religieuses et de l'histoire politique. En retournant aux sources, l'historien américain démontre que les conflits qui ont accompagné les débuts de la Réforme en Pays de Vaud, loin de se limiter à une querelle entre le souverain bernois et ses nouveaux sujets, devaient avoir une importance cruciale pour le développement du calvinisme et son expansion en Europe.
Son ouvrage invite à réviser quelques certitudes héritées de l'historiographie ancienne, très «vaudoiso-centrée» et confessionnellement non neutre. Ainsi il redonne sa place à Calvin, fortement impliqué dans les affaires vaudoises. Et montre la responsabilité indirecte du réformateur - lorsque sa position s'affirme - dans le durcissement de la politique religieuse bernoise. Il hisse par ailleurs au rang de protagonistes les catholiques, dont l'opposition à l'introduction de la Réforme fut bien plus forte qu'on ne le pense généralement. C'est elle qui détermine grandement les réponses divergentes apportées par les pasteurs et par le souverain à la question de la discipline ecclésiastique.
La volonté du gouvernement bernois de défendre sa souveraineté toute récente, attaquée par des ministres du culte pleins d'initiative, contribue à crisper leur rapport. Elle conduit à la crise de 1558-1559, qui vide l'Académie de Lausanne d'une bonne partie de ses pasteurs et profitera à la création de celle de Genève. Or, ce qui dans une perspective locale a tout l'air d'une fin - incarnée par le départ de Viret, qui ne reviendra plus à Lausanne et qui finit ses jours dans le Béarn - fait au contraire l'effet d'un catalyseur, dès qu'on élargit la perspective : c'est le frein mis au calvinisme vaudois, comme on pourra le découvrir dans ces pages, et l'échec des projets suisses de Calvin qui offrent en définitive une nouvelle vie au calvinisme, en direction de la France cette fois.
De modeste «province» arrachée à la Savoie pour constituer la périphérie de la future puissante République de Berne, le Pays de Vaud se transforme, sous le regard de Michael W. Bruening, en carrefour de l'Europe. Enjeu de luttes politiques séculaires, ce petit territoire est érigé en laboratoire, où peuvent s'observer les modalités diverses sous lesquelles s'effectue le passage à la Réforme. On y découvre au passage, autre élément jusqu'ici négligé par l'historiographie, un véritable bras de fer entre Suisse romande et Suisse alémanique, au sens actuel du terme.
De ce champ de bataille, il faut l'avouer, au regard des sources souvent confus, où politique et religion sont inextricablement liés, et où les débats théologiques s'avèrent complexes, Michael W. Bruening a fait un récit limpide et captivant. Démontrant que les événements auraient à tout moment pu prendre une autre direction, et que pendant une bonne trentaine d'années le gouvernement bernois (contrairement à nous) ignorait s'il parviendrait à garder sa conquête vaudoise, il tient son lecteur constamment en haleine. Son enquête, désormais accessible au public francophone, passionnera autant les spécialistes que les amateurs d'histoire, tout en apportant aux étudiant-e-s une synthèse attendue depuis fort longtemps.
Il est peu coutumier d'associer les débuts de la Réforme en terres francophones à l'image d'un champ de bataille. Appliquée au Pays de Vaud, réputé - la légende est tenace - pour sa modération, l'image est, à première vue, encore plus surprenante. La Réforme, un pugilat ? Une guerre ? N'a-t-elle pas été, bien au contraire, introduite dans le respect des formes avec la fameuse Dispute de Lausanne (1536) par le nouveau souverain bernois soucieux de réaliser l'unité religieuse au sein de l'État ? Et, surtout, ne devait-elle pas conquérir le coeur des Vaudois en l'espace de quelques générations ?
Sans être entièrement fausse, cette interprétation des faits, qui remonte aux travaux monumentaux d'Henri Vuilleumier et de Charles Gilliard, s'avère incontestablement tributaire d'une vision téléologique de l'histoire. Puisque la conquête bernoise de 1536 avait fait des Vaudois à la fois «des Suisses et des réformés», éléments constitutifs de l'identité vaudoise de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, les deux érudits se sont appliqués au récit de l'enchaînement des faits qui, suivant une sorte de logique inéluctable, devait conduire à ce résultat.
Sans doute parce qu'il vient d'ailleurs, et à la lumière d'une perspective d'histoire sociale des idées, Michael W. Bruening a su prendre de la hauteur par rapport au sujet. Il l'a résolument placé dans une perspective internationale. Et il a su croiser les fils jusqu'ici séparés de l'histoire des idées religieuses et de l'histoire politique. En retournant aux sources, l'historien américain démontre que les conflits qui ont accompagné les débuts de la Réforme en Pays de Vaud, loin de se limiter à une querelle entre le souverain bernois et ses nouveaux sujets, devaient avoir une importance cruciale pour le développement du calvinisme et son expansion en Europe.
Son ouvrage invite à réviser quelques certitudes héritées de l'historiographie ancienne, très «vaudoiso-centrée» et confessionnellement non neutre. Ainsi il redonne sa place à Calvin, fortement impliqué dans les affaires vaudoises. Et montre la responsabilité indirecte du réformateur - lorsque sa position s'affirme - dans le durcissement de la politique religieuse bernoise. Il hisse par ailleurs au rang de protagonistes les catholiques, dont l'opposition à l'introduction de la Réforme fut bien plus forte qu'on ne le pense généralement. C'est elle qui détermine grandement les réponses divergentes apportées par les pasteurs et par le souverain à la question de la discipline ecclésiastique.
La volonté du gouvernement bernois de défendre sa souveraineté toute récente, attaquée par des ministres du culte pleins d'initiative, contribue à crisper leur rapport. Elle conduit à la crise de 1558-1559, qui vide l'Académie de Lausanne d'une bonne partie de ses pasteurs et profitera à la création de celle de Genève. Or, ce qui dans une perspective locale a tout l'air d'une fin - incarnée par le départ de Viret, qui ne reviendra plus à Lausanne et qui finit ses jours dans le Béarn - fait au contraire l'effet d'un catalyseur, dès qu'on élargit la perspective : c'est le frein mis au calvinisme vaudois, comme on pourra le découvrir dans ces pages, et l'échec des projets suisses de Calvin qui offrent en définitive une nouvelle vie au calvinisme, en direction de la France cette fois.
De modeste «province» arrachée à la Savoie pour constituer la périphérie de la future puissante République de Berne, le Pays de Vaud se transforme, sous le regard de Michael W. Bruening, en carrefour de l'Europe. Enjeu de luttes politiques séculaires, ce petit territoire est érigé en laboratoire, où peuvent s'observer les modalités diverses sous lesquelles s'effectue le passage à la Réforme. On y découvre au passage, autre élément jusqu'ici négligé par l'historiographie, un véritable bras de fer entre Suisse romande et Suisse alémanique, au sens actuel du terme.
De ce champ de bataille, il faut l'avouer, au regard des sources souvent confus, où politique et religion sont inextricablement liés, et où les débats théologiques s'avèrent complexes, Michael W. Bruening a fait un récit limpide et captivant. Démontrant que les événements auraient à tout moment pu prendre une autre direction, et que pendant une bonne trentaine d'années le gouvernement bernois (contrairement à nous) ignorait s'il parviendrait à garder sa conquête vaudoise, il tient son lecteur constamment en haleine. Son enquête, désormais accessible au public francophone, passionnera autant les spécialistes que les amateurs d'histoire, tout en apportant aux étudiant-e-s une synthèse attendue depuis fort longtemps.