Extrait
Au bout du compte le livre de Georges Pop est une réflexion sur l'identité suisse ou pour paraphraser Braudel, sur l'identité de la Suisse. Et si «comparaison n'est pas raison», l'auteur a, malgré tout, choisi la méthode de la différenciation pour traquer une identité à laquelle cet immigré de la deuxième génération s'identifie corps et âme. Et pour rechercher les traits distinctifs qui font que les Suisses ne sont pas Français et vice versa, quoi de mieux qu'entreprendre une enquête sur la relation d'extrême voisinage qu'entretient la Suisse romande avec l'Hexagone voisin. Georges Pop aurait été citoyen d'un canton de Suisse alémanique, il y a fort à parier que dans cette quête identitaire, il aurait travaillé sur l'Allemagne proche. Encore que... la prétention universaliste - si française - ait probablement facilité son travail.
Il est habituel de considérer qu'une identité nationale, c'est d'abord une langue. Que c'est autour de cette dernière que se structure une façon d'être au monde, que se constitue une altérité collective, que s'élabore un destin commun. La Suisse témoigne à l'envi, du contraire. On y parle officiellement quatre langues, sans compter toute une série de déclinaisons cantonales, de l'allemand notamment. Et personne, Grand Dieu ! ne peut prétendre qu'en raison de cette mosaïque linguistique, la Confédération ne serait pas. De ce point de vue, l'ouvrage de Georges Pop est helvétique jusqu'au bout des ongles.
L'auteur est francophone. La qualité du texte, de la syntaxe et surtout l'emploi d'un vocabulaire riche et élaboré montre combien il aime la langue et combien elle lui est familière. En d'autres termes combien il partage avec ses voisins de l'autre côté du Léman ce qui fait le suc de la communication. Pour autant, il ne cesse de traquer ce qui le différencie d'eux. Ce qui fait que «les Français ne sont pas Suisses». Autrement dit, il montre que l'idiome commun seul ne fait pas identité nationale. Mais que cette dernière se joue aussi ailleurs. Et notamment dans ce que chaque peuple fait d'une langue. Les mots se moquent des frontières. Ni le sens, ni l'agencement des vocables n'est égal dans deux lieux séparés de quelques encablures. La langue française participe du patrimoine des deux peuples voisins, une sorte de dénominateur commun, mais il ne pourrait en aucun cas être la seule colonne vertébrale d'une identité nationale. Partager une langue est une commodité frontalière. Point barre !
C'est par la différenciation que l'on se construit et plus tard que l'on se trouve et se définit. Qu'on se situe. En ce sens le livre de Georges Pop est utile. Car en livrant, par une multiplicité d'exemples, ce qui fait le Suisse, il dit en creux ce qui fait le Français. Le livre ne prétend pas à l'objectivité, même si en bon journaliste l'auteur assène quelques vérités à ses compatriotes. Façon pour lui de se dédouaner des coups de boutoir qu'il distribue volontiers à ses voisins. Il n'en reste pas moins qu'en cherchant à répondre à l'assertion qui fait le titre «Les Français ne sont pas Suisses», Georges Pop s'éclaire sur ce qu'il est - ou serait - et sur ce qu'il pense que sont ses compatriotes. Ce faisant, il nous livre non pas des lieux communs ou des propos de comptoir, mais un état du regard qu'une partie de la Suisse romande porte sur les Français. Ou pour choisir un autre langage, sur l'état du rapport de forces psychologique entre les deux voisins. Et il est clair que le Petit Poucet n'est pas impressionné par le Goliath qui reposerait sur des pieds d'argile. La munificence versaillaise, les certitudes de Marianne, l'Hexagone et ses confettis d'empire sont regardés avec ironie et circonspection par des Romands taiseux qui se méfient des «grands diseux, petits faiseux» que seraient les habitants d'outre-Léman.