- Dis donc, tu as risqué gros hier soir! Désiré se força à rester impassible. Il reposa la bouteille de lait, tourna la cuillère dans sa tasse de café et avala une gorgée avant de répondre: - Oh, tu sais, si on veut réussir dans notre boulot, il faut savoir prendre des risques. (C'est pour ça que tu n'arriveras nulle part, toi...) André Martin était entré dans la banque en même temps que lui, mais de la façon dont Désiré voyait le boulot de «trader», il n'irait jamais très loin. - Faut surtout avoir de la chance, répliqua l'imbécile. - N'existe pas, la chance. - Oh, Monsieur fait dans le génie, sans doute? - Dans l'audace, André, dans l'audace, répondit-il avant de se détourner. Désiré avait retenu une réplique bien plus cinglante. A quoi bon? Deux ans qu'ils avaient été engagés et l'autre andouille ne semblait pas encore avoir saisi le b.a, ba du métier. Il chipotait, ne se risquait qu'à coup sûr, gagnait petit... et était adoré des vieilles clientes dont il arrondissait doucement la pelote. Pour Désiré, c'était l'exact contraire: on renifle le bon coup, on vérifie qu'il est jouable et on fonce... Il n'y fallait qu'un cerveau et des testicules en bon état de marche. (Une petite prière pouvait aider, aussi.) Martin n'avait rien de tout cela. Il ne connaîtrait jamais l'enivrante sensation d'outrepasser les limites - y compris celle du crédit qui vous était alloué. (Ni l'extraordinaire jouissance de bien baiser le système.) Il s'éloigna du pauvre type, sa tasse de café à la main. Encore une heure à attendre pour être certain que son coup avait vraiment marché... Il regagna son bureau à pas lents, sans regarder ni à droite ni à gauche. Il savait que s'il croisait le regard d'un collègue, il se détournerait d'un air gêné ou, au mieux, lui jetterait un regard de défi. Comme s'il avait du temps à perdre à ces petits jeux. Qu'ils aillent au diable. Je deviendrai si habile, si brillant qu'ils n'auront plus d'autre choix que de me lécher les bottes.