De son balcon, Barrabal contemple sa vie. Sous le rougi du soleil, comme dans un tableau de maître, le soir tombe lentement sur le lac. Il attache un côté de son regard sur les Alpes de Savoie, et l'autre sur le Lavaux éclairé par une dernière lueur. Il est seul. Encore une fois. Il l'a souvent été. C'est là son lot. Des chemins, de la guerre, des mauvaises rencontres, de la prison, un isolement qui le suit. Vivre seul n'est pas facile. Manger seul, boire seul, marcher ou regarder le plus beau paysage du monde entouré d'un désert de solitude n'est pas facile non plus. Au fil du temps, il s'est recroquevillé dans ses pensées et dans son corps, fuyant le monde dont il s'est écarté voilà presque dix ans. A soixante piges dans le buffet, c'est une grande partie de sa vie qu'il a retranchée dans un abandon voulu, sorte de quarantaine ou d'isolement qui ressemble à une réclusion.
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Aléas jacta est. Tout a commencé à sa naissance. Abandonné dans un endroit pourri, projeté dans le monde par inadvertance comme on lance les dés pour faire avancer un jeu quelconque, sa mère s'en était débarrassé comme d'un détritus alors que c'était d'une vie qu'il s'agissait. C'était un soir de pleine lune. Il aurait dû mourir. On lui a tellement parlé du moment où on l'avait trouvé qu'il s'en souvient encore, et même, il se revoit hurlant comme un forcené pour se faire entendre, bramant de toute sa vigueur de nouveau-né. Il met aussi un visage sur sa mère dont il ignore tout, mais qu'il a affichée dans son esprit avec un regard doux et des cheveux clairs. Il se souvient l'avoir maudite souvent, et bénie parfois de l'avoir engendré si fort, si costaud, lui laissant au fil du temps une chance de se rattraper à ses yeux. Ses yeux qui ne l'ont jamais vue et qui ne la verront jamais. Cette femme vient de mourir!
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Une lettre est là, posée sur la table près de son enveloppe d'un jaune sinistre qui pue l'administration. Ou la mort. C'est identique. À peu de chose près. Barrabal a déchiré l'enveloppe d'un coup de doigt comme il le fait avec toutes les bafouilles de l'État. L'administration, un cauchemar qui ne lui a jamais apporté que du mauvais; des factures, des rappels, des ordres de marche, des «prononcés» dont il n'a jamais compris vraiment le sens, mais aussi et surtout... des emmerdes. Et de la prison. Maintenant, il apprend qu'il a hérité, mais hérité de quoi?! D'une enfance dans la pénombre, d'une adolescence difficile, d'une vie en retrait où seuls les copains comptaient. Une vie remplie d'un vide affectif d'où il a balancé les coups du sort comme s'ils n'existaient pas en se foutant de tout sans jamais se soucier du lendemain. Sauf une fois. Et de cette fois il s'en souviendra jusqu'à son dernier jour. Ou plutôt deux fois.