Extrait
Leçon sur la rédaction et la réception du roman Les Solidarités mystérieuses
donnée le 15 janvier 2013 à la Sorbonne
Je vais faire devant vous quelque chose de très prétentieux. Je le fais grâce à l'amitié de Mireille Calle-Gruber. Il en va de ce que je vais faire ici, devant vous, exactement comme de ce que j'ai pu faire, il y a quelques années, avec Irène Fenoglio, quand je lui ai procuré, en répondant à sa demande, tous les états d'un manuscrit que j'étais en train de composer et qui s'appelait Boutée. Bien sûr, maintenant, comme je le faisais auparavant, je brûle de nouveau dans la cheminée de Sens, ou je jette dans la poubelle de la petite maison de Paris, tous les manuscrits que j'ai écrits une fois que les livres ont été édités, imprimés et publiés.
Donc ce que je vais faire ce soir, je ne le recommencerai pas. Je vais vous exposer comment et pourquoi j'ai rédigé un roman, Les Solidarités mystérieuses. Là il ne s'agit plus de l'archive du texte. C'est de l'archive de toute la préconception du roman qu'il va être question. Ce livre rassemble tout ce qu'on jette, en même temps que le manuscrit, après que le livre a été édité, imprimé et publié. Les essais de titre, les tentatives de début, les recherches sur les noms des personnages, les enquêtes sur les noms des lieux, les documents et les cartes, la chronologie des différentes scènes, les idées de composition des parties puis des chapitres, la mise en intrigue des différentes séquences, le surgissement des différents narrateurs au cours des récits, le dessein d'ensemble, les chutes inévitables et les effacements systématiques que ce dessein produit, la façon dont le thème et le sujet se différencient progressivement, les fins qu'on recherche au détriment d'autres cibles possibles, les conclusions, les dénouements, les terminus vers lesquels on se dirige, les modèles qu'on subit. Bref je vais vous montrer les archives des intentions conscientes - de l'intentionnalité, diraient les philosophes - et non plus celles du signifiant - pour prendre le vocabulaire des linguistes. Habituellement, quand tout est fini, on se défait de toutes ces béquilles. On en a un peu honte. On ne les évoque même pas. Elles sont presque moins dignes que le texte autographe ou que le tapuscrit. On les soustrait à la vue avec !- pudeur. Pourquoi les exhiber aujourd'hui dans ce cas ? Pour deux raisons.
Premièrement parce que je n'aime pas qu'on oppose, dans ce que je fais, les romans et les essais. Comme s'il y avait d'une part une oeuvre ésotérique : Les Petits traités, Dernier royaume. Et comme si, d'autre part, tout ce qui ressortit à la fiction était de nature exotérique. À la vérité, pour écrire, je n'ai qu'une main. Les romans - composés d'images - sont aussi spéculatifs que les essais, composés d'arguments, de listes, de métaphores, d'étymologies, de citations, de sentences, de contes.
Deuxièmement parce que personne n'a vu ni le sujet ni le thème des Solidarités mystérieuses quand ce roman est paru en 2011. Nous sommes en 2013. Pas un critique. Pas un ami. Alors je vais le faire moi-même. Permettez-moi d'être lourd. Permettez-moi d'être long. J'ai l'autorisation de mon amie Mireille, qui est la générosité même. Je remercie Isabelle Saugier qui a colligé l'ensemble de la presse parue en France sur ce roman. Cela va me prendre au moins deux heures.
Le sujet de ce roman qui n'a pas été vu. C'est l'histoire d'une femme qui devient un chat.
Le thème qui n'a été qu'à peine pressenti. Ce roman est consacré à l'essence de la lumière à partir de l'invention de la photographie en couleurs par les deux frères Lumière, en 1877, sur la côte bretonne, à Dinard, dans la grotte de la Goule aux Fées.