Lucian Freud m'indique un fauteuil bas en cuir dans lequel je m'installe. "Cette pose vous semble-t-elle raisonnablement naturelle? s'enquiert-il. J'essaie d'imposer le moins possible mes idées à mes modèles". C'est une froide journée de fin d'automne et je porte une veste en tweed et une écharpe bleu roi. Peut-être pourrais-je garder l'écharpe pour le tableau, suggérai-je. LF est d'accord, mais il s'avère vite que sur certains points, ses désirs sont des ordres. Pensant que je pourrais peut-être lire pendant les séances, j'ai apporté un livre avec moi, mais il n'en est pas question. "Je ne pense pas que je vais vous laisser lire. J'envisage déjà d'autres possibilités". Elles ont dû lui venir à l'esprit presque aussitôt. A l'aide d'une craie, LF entreprend alors de marquer sur les lattes du parquet l'emplacement des pieds du fauteuil afin que, chaque fois que je viendrai à l'atelier, nous puissions le replacer exactement dans la même position par rapport à la lumière du plafonnier et au chevalet. Derrière moi, LF installe un paravent noir tout râpé: ce sera l'arrière-plan de mon portrait. Ensuite il cherche une toile d'une taille adéquate parmi les différents châssis disposés contre le mur. Il en écarte une parce qu'elle a un bord abîmé, ce qui, explique-t-il, fera tôt ou tard écailler la peinture. Il en trouve finalement une dans un coin et, fusain en main, se met aussitôt au travail. Nous voilà partis. C'est ainsi que nous passerons de longues heures durant plusieurs mois. Assis au centre d'une flaque de lumière dans l'atelier obscur, je commence à méditer et à observer.