Extrait
Secteur de Montfaucon en Argonne, 24 septembre 1918
Le rat grassouillet se tenait sur le rebord d'un trou d'obus rempli d'eau croupie.
Abandonnant le morceau d'avant-bras qu'il venait de trouver, le «gaspard» couina brusquement avant de détaler en direction d'un abri abandonné. Son instinct l'avait averti d'une présence invisible.
D'une présence dangereuse.
Mortelle.
Non loin de là.
À proximité du cadavre boursouflé d'un soldat dont une partie du visage avait déjà été dévorée par ses congénères.
L'animal ne s'était pas trompé. Quelque chose bougeait maintenant tout contre la dépouille d'un fantassin français tué au cours du dernier assaut. Un mort parmi des dizaines d'autres que personne ne songeait à venir ramasser ou à enterrer pour le moment.
Figé dans une posture grotesque. Presque obscène. Un corps oublié au coeur du no man's land. Un malheureux Poilu qui rejoindrait sans doute l'immense cohorte des soldats portés disparus.
Volatilisés.
Néantisés par un conflit qui, en cet automne 1918, dans ce secteur compris entre la Meuse et l'Argonne, à la suite de l'attaque généralisée décidée par le maréchal Foch, se faisait de plus en plus violent.
Un combat à la limite de la sauvagerie, comme si les deux armées en présence avaient compris que cette bataille décisive serait sans doute la dernière...
Emergeant de la gangue de terre et de boue qui le recouvrait jusqu'aux épaules, un homme, bien vivant celui-là, se mit à ramper vers les vestiges d'une tranchée située sur sa gauche.
Le visage disparaissant sous une épaisse couche de poussière et de crasse, l'inconnu se déplaçait lentement, attentif à ne pas faire le moindre bruit. Il s'arrêta soudain en captant le braiment d'un mulet dans le lointain.