Jamais je n'ai imaginé qu'un jour j'enterrerais Sicca puisque jamais je n'ai songé à sa mort. Il a vécu dans mon présent et j'ai vécu dans son éternité, la seule vraie. Au point que dès les premiers signes de sa maladie, l'idée d'une possible séparation ne m'a pas même effleurée. Il m'appartenait, mais surtout je lui appartenais, il représentait, à l'égal de Luc, ce que j'avais de plus cher au monde. Comment concevoir n'être plus ensemble ? Ma vie terminée, nos cendres se mêleront et nos particules élémentaires tournoieront ensemble parmi les galaxies. Et quand enfin elles auront beaucoup voyagé, peut-être s'uniront-elles pour goûter de nouveau le parfum de l'herbe fraîchement coupée ou tressaillir au vent d'automne, se laisser bercer par les vagues de l'océan, ou seulement se réjouir d'être un même corps... Quel sera ce corps ? En admettant qu'il revienne sur terre sous forme d'un mammifère, sera-t-il humain doté d'une soyeuse fourrure ou bien son visage sera-t-il agrémenté d'un museau aux frémissantes moustaches ? Et ses yeux, seront-ils verts ou bleus ? Sera-t-il aimé par le couple qui l'aura engendré, sera-t-il adoré de celle qui l'aura porté ? Moi qui ne l'ai pas mis au monde, je l'ai idolâtré, je lui ai voué un culte sans prier, car la prière est déjà requête, tractation, marchandage. Je l'ai adoré parce que je ne pouvais faire autrement. Je m'agenouillais devant lui, digne descendant d'une divinité d'Égypte, languissamment allongé sur le divan, et je le contemplais, parce qu'il était beau, parce que son regard profond et mélancolique me fascinait, parce qu'il m'enflammait le coeur, parce qu'il m'enchantait, parce qu'il me ravissait, parce que, à me perdre dans ses rêveries, je plongeais dans une douce béatitude. Je lui répétais combien je l'aimais, combien nous étions l'un à l'autre. Les pupilles fixées sur un invisible lointain, ou sur sa vie antérieure, ou sur Dieu sait quel inconnu, je l'appelais mon chevalier à la triste prunelle parce qu'il émanait de son regard couleur de jade une infinie tristesse que j'aurais voulu lui extirper. Tristesse d'avoir tout perdu et trop tôt, d'avoir découvert l'horreur du monde avant de s'aguerrir ? Sans défense, il l'était, le jour où nous le trouvâmes, squelettique, tellement maigre qu'il semblait composé de quatre bouts de bois et d'un morceau de ficelle qui tenait en l'air comme par un tour de magie. Un jouet mal fichu et disproportionné, une pauvre chose dont la détresse me déchira le coeur, telle la foudre fendant un arbre en deux quand, dans la nuit glacée, il a couru à notre rencontre, hagard, effaré, le ventre vide depuis combien de jours, nous suppliant de ses pauvres miaulements étranglés. Je l'ai soulevé, plus léger qu'un flocon. Une tendresse immense est née à cet instant : je venais de trouver un fils, un grand amour, une nouvelle passion, absolue, démesurée. Et pourtant, on m'attendait à la maison, une famille de quatre enfants que j'aimais, que je dorlotais, auxquels je sacrifiais tout. Mais lui, lui, pendant dix-sept ans, je l'ai appelé «mon fils», «ma vie», «mon tout petit». Il me complétait comme Luc me complétait. Enfin, je me sentais «totale», comblée. À l'inverse de la plupart des femmes qui répondent naturellement à ce besoin de créer un nouvel être à partir ou non de leur amour pour un homme, sans s'apercevoir qu'en réalité elles engendrent la division, moi, j'ai connu le bonheur de l'unité, de la plénitude, d'être achevée : par Luc dans ma partie humaine, par Sicca dans ma partie animale.