Extrait
La religion est toujours utile...
Tout de go, Manon - appelons-la ainsi -, une petite louvette, me déclare : «Je ne crois pas en Jésus ! - Et pourquoi donc ? lui demandai-je. Parce que je crois en moi.» Le lendemain matin, au lever du jour, messe pour la meute. Renata - ce sera son nom - participe à la célébration laissée à la liberté de chacune. Elle ne communie pas. Sur le chemin du retour, elle me confie : «Je n'ai pas de religion, mais je crois en Dieu et en Jésus.» Ces deux petits dialogues concentrent tout le débat religieux.
L'humanité a émergé au sein d'une nature écrasante et toute-puissante. Qu'est-ce qu'un petit clan d'humains au coeur de la savane, lorsque l'orage peut toujours menacer de ses foudres et que la sécheresse vient compromettre la survie ? Pendant des centaines de milliers d'années, la religion - encore embryonnaire - va permettre à l'homme, de mille et une manières, de prendre conscience de qui il est. La Bible résumera admirablement cela dès la première page : l'homme est cet être appelé à dominer la nature. Pas question, bien sûr, de la dominer de façon éhontée, à la manière industrielle et postindustrielle, mais tout simplement d'y trouver sa place singulière sans se laisser écraser par elle.
Laissons aux anthropologues la tâche d'étudier cette naissance progressive de la religion et, grâce à elle, l'émergence de l'humaine condition. Dans ce processus religieux foisonnant, un chemin spirituel attire notre attention, celui d'Israël. Petit à petit, il transforme l'expérience religieuse, encore très magique jusque-là, en une alliance avec celui qui, unique, est à la source de tout et nomme les humains par leur prénom : Abraham !
C'est au coeur de cette tradition que Jésus viendra apporter son message : Dieu est votre Père - «N'ayez pas peur !» - et vous êtes donc frères et soeurs les uns les autres : aimez-vous comme je vous ai aimés. Le christianisme va alors continuer à façonner l'homme, donnant à chacun sa valeur unique. De l'humanité encore grégaire et clanique, il fait naître une société dont les membres sont de plus en plus personnalisés, centres de décision individuelle. Alors que régnait la fatalité, que tout semblait suivre son cours implacable et avoir le dessus sur l'homme, petit à petit, les choses s'inversent : l'être humain, libre, instance unique de décision et d'amour, advient au centre. «L'homme, seule créature que Dieu a voulue pour elle-même, ne se réalise pleinement que dans le don sincère de lui-même», a pu dire le concile Vatican II (Gaudium et Spes 24, 2).
Au bout de ce processus, il y a l'être humain, mesure de toute chose. Mais, par sa puissance, il s'isole de la nature, la domine, l'exploite, et l'abîme irrémédiablement - si l'on ne se ressaisit pas à temps. De l'avis de tous est advenue une société individualiste. «Je crois en moi», disait Manon. Il ne reste plus que moi.
Aujourd'hui, la religion n'aurait-elle pas pour rôle d'inverser la démarche ? Il s'agissait de mettre l'homme au centre et il y est, pour le meilleur et pour le pire. L'urgence est maintenant de lui rappeler qu'il n'y a pas que lui. Être au centre, sans doute, mais en communion avec les autres - solidarité Nord-Sud, notamment - avec le monde des vivants - la relation au monde animal - et dans une nature à nouveau respectée - l'écologie -, mais sans crainte et sans peur, cette fois.