Lorsque parut, en 1790, Le voyage de Pétersbourg à Moscou, Catherine II était sur le trône depuis vingt-sept ans. Renversant dans un coup d'état son époux l'empereur Pierre III, la jeune souveraine, née princesse d'Anhalt-Zerbst, avait entamé son règne sous les meilleurs auspices. Affichant volontiers son libéralisme, relayé par les philosophes - notamment Voltaire et Diderot - qui faisaient son éloge en Europe, elle tâchait de correspondre à l'idéal du despote éclairé tant chanté par les Lumières. Lectrice de Montesquieu, de Blackstone et de Beccaria, elle publia en 1767 une Instruction destinée à présenter les grands principes du droit selon lesquels les membres d'une «Commission législative» créée par ses soins devaient préparer la modernisation de la Russie. De même, elle sécularisa les biens de l'Église et afficha sa tolérance en matière religieuse, notamment en direction des populations musulmanes de l'empire. Elle traduisit même personnellement une partie du Bélisaire de Marmontel, ouvrage dans le goût du Télémaque de Fénelon d'un protégé de Voltaire, qui avait été condamné en 1768 par l'archevêque de Paris pour sa défense de la tolérance religieuse. Protégeant les sciences (elle se fit inoculer la variole en 1768) et les arts, elle encourageait les progrès des Lumières, se posant volontiers comme plus éclairée que ses voisins les autres souverains d'Europe. Secourant les maîtres d'oeuvres de l'Encyclopédie - qu'elle proposa de publier en Russie - elle aida financièrement Diderot, en achetant sa bibliothèque tout en lui en laissant l'usufruit - et invita d'Alembert à devenir le précepteur de son fils Paul, avant de donner la place de précepteur de son petit-fils Alexandre au républicain vaudois La Harpe.
Cette modernité est également modernisation économique. Sous Catherine les fabriques se multiplient. De 200 ou 250 lors de la mort de Pierre le Grand en 1725, on passe à plus de 2 000 à la fin du règne de l'impératrice. Dès la fin du XVIIIe siècle, la Russie devient le premier producteur mondial de fonte, fer et cuivre. Elle devient également un grand exportateur de céréales, surtout après la conquête de territoires au sud de l'empire, notamment la Crimée, et l'aménagement de ports sur la Mer noire. Enfin, la modernisation est sociale. La noblesse, libérée dès 1762 de l'obligation de service généralisée par Pierre le Grand, voit ses privilèges affirmés et ses prérogatives augmentées par la réforme administrative de 1775 et surtout par la charte de 1785. La noblesse de chaque district et de chaque province reçoit ainsi son assemblée. Chacune élit son maréchal et ses juges. La noblesse d'une province gagne le droit d'adresser des pétitions au monarque. De même et surtout, la noblesse est exemptée d'impôt, ainsi que de châtiments corporels. Sa propriété, enfin, est garantie. L'historien du libéralisme russe Leontovitch a vu dans cette réforme l'ébauche d'une politique visant à développer les libertés civiles en Russie, en ne les accordant certes qu'aux nobles, mais uniquement parce que, libres et donc personnes juridiques, ils étaient les seuls à pouvoir les recevoir dans un premier temps. Que l'on accepte ou non cette lecture historique, il est indéniable que le règne de Catherine II représenta un Âge d'or pour la noblesse russe. Si les nobles sont les premiers bénéficiaires des réformes, les citadins ne sont pas oubliés non plus. Ils gagnent sous Catherine le droit d'élire leurs juges et leur assemblée municipale. Même si les pouvoirs de cette assemblée sont limités, sa création témoigne d'une tentative de stimulation, de la part du gouvernement, de l'auto-administration. Cette politique de modernisation sociale ne concerne toutefois pas les paysans, qui représentent l'écrasante majorité de la population.