«Vous n'avez pas, Monsieur Mitterrand, le monopole du coeur! Vous ne l'avez pas...». Chacun se souvient de cette phrase prononcée par Valéry Giscard d'Estaing en mai 1974, au cours du débat télévisé de l'entre-deux-tours de l'élection présidentielle, en réplique à la phrase de François Mitterrand: «C'est une affaire de coeur et non pas seulement d'intelligence!» C'était il y a trente-sept ans. La politique était simple, au moins dans l'esprit des électeurs français: Valéry Giscard d'Estaing représentait l'intelligence selon la tradition française: le polytechnicien, l'énarque inspecteur des Finances. Celui qui saurait gérer le pays. En deux mots: la droite. Face à lui, François Mitterrand incarnait le candidat du programme commun, celui du socialisme et du communisme réunis. Pour une France plus solidaire, plus généreuse, où l'on ne parlerait pas que de crise, fut-elle pétrolière, mais où l'on attacherait davantage d'importance à la morale et à des valeurs plus humaines telle que la fraternité. En deux mots: la gauche. Depuis, l'eau a coulé sous les ponts. Valéry Giscard d'Estaing a été élu. Puis ce fut au tour de François Mitterrand, deux fois, suivi de Jacques Chirac, également deux fois, et enfin de Nicolas Sarkozy. Économiquement, rien n'a vraiment changé depuis. La crise pétrolière a laissé place à une crise financière, plus violente encore. Certains se sont dits gaullistes, d'autres socialistes, d'autres «pragmatiques» mais finalement le résultat de leur politique fut globalement le même: des millions de chômeurs, loin du seuil de 3 % de 1974, des dépenses publiques et des subventions en pleine explosion. A l'éternelle question «qui va payer?» l'addition de ces acquis, la réponse fut à chaque fois la même: «le déficit»! Nom abstrait pour désigner une dette colossale imposée sans scrupule aux générations suivantes. Elles payeront pour notre égoïsme et nos échecs, selon un vieux principe communément appelé «cavalerie» dans le secteur privé: les revenus incertains de demain payeront les dépenses irresponsables d'aujourd'hui... Inch'Allah! Pourtant, politiquement, un séisme s'est produit durant cette période. Au désespoir de nombre de ses fidèles militants et sympathisants de base, le Parti socialiste n'est plus le parti du coeur, mais bien celui de l'écoeurement. Grâce à sa direction, il est devenu à l'image de son adversaire de droite: rongé par des haines internes et des luttes d'ego pour le pouvoir, obsédé par son image et sa communication, sans vision claire ni projet de société défini à opposer à une société de consommation de plus en plus envahissante... Bref, le Parti socialiste de 2011 n'est plus que l'ombre de celui qui avait rendu tant de gens heureux, un soir de mai 1981. Ce soir-là, un projet politique avait gagné. Trente ans plus tard, gagner est devenu le projet. Gagner certes pour que ça change (mais pas trop, qu'on se rassure), gagner surtout pour relancer la croissance et la consommation... bref, faire du Sarkozy, à la place de Sarkozy, voilà la triste perspective offerte par un socialisme devenu lui aussi conservateur. Ce substitut du socialisme revêt désormais le doux nom consensuel de social-libéral. La croissance pour quoi faire? La croissance vers où? Le plus de consommation jusqu'à quand? Au diable ces questions qui demeurent sans réponse. Désormais, la cause est devenue plus importante que l'objectif avec comme principal moteur la détestation de l'adversaire, Nicolas Sarkozy. La maladive compétition mondiale tous azimuts a aussi gangrené la tête du parti de l'espérance. Ici comme ailleurs, ne compte plus qu'une chose: gagner! Coûte que coûte. Par tous les moyens. Au prix de dangereux mensonges, s'il le faut.