Il n'est sans doute pas en France de cité plus orgueilleuse de son passé, plus jalouse de son indépendance. Cité vingt-six fois centenaire, cité au plein sens du terme, accrochée sur ses «buttes» depuis plus de deux mille ans, forteresse qui domine la mer et qui s'en protège, acropole difficile d'accès, au point qu'aujourd'hui encore aucun mode de transport en commun ne pénètre dans ses vieux quartiers. Même quand la ville s'étale au-delà des premiers murs d'enceinte, elle reste un monde clos, séparé de l'intérieur des terres par une ligne de hauteurs qui limite son expansion et trace une frontière étroite que l'on hésite à dépasser. Terroir à la fois immense (il n'y a pas de ville en France qui s'étende sur une plus vaste superficie) et borné par une véritable barrière rocheuse qui domine le port et la Méditerranée, des collines de la Nerthe à la chaîne de l'Étoile, du Garlaban au «plan» de Carpiagne et au massif de Marseilleveyre, en direction du sud. Les voyageurs qui franchissent cette limite, en venant du nord, à la fin du xviii"ou au début du XIXe siècle, ont tous la même impression d'étonnement en découvrant le spectacle qui s'offre à eux à partir du belvédère de la Viste, ces «deux grandes chaînes qui s'entrouvrent, se prolongeant jusqu'à la mer. Marseille est enfermée dans cette enceinte». Bien sûr, des chemins sont tracés vers le nord et vers l'est, que suivront encore, dans les dernières décennies du XXe siècle, les autoroutes de dégagement. Mais l'obstacle est tel qu'il faut le franchir par des pentes sévères (le col de la Gineste ou la montée de la Viste) ou bien creuser de longs tunnels pour faire passer la voie ferrée qui se dirige vers Lyon (le tunnel de la Nerthe) ou encore assurer la jonction par voie d'eau avec l'étang de Berre (le canal souterrain du Rove). Malgré la proximité et les échanges fort naturels qui en découlent, Marseille et la Provence restent deux entités fort différentes. L'Ancien Régime l'avait bien compris qui faisait d'Aix la résidence des Intendants et le siège du Parlement de Provence, et laissait à Marseille un statut particulier, ville politiquement placée sous surveillance, mais cité commerçante jouissant, par la grâce royale, de privilèges économiques considérables. Ce grand port ne deviendra chef-lieu du département des Bouches-du-Rhône (Aix étant réduit au rôle de sous-préfecture) que par la volonté du Premier Empereur, à l'aube du XIXe siècle. Il se transformera, un siècle et demi plus tard, sous la République gaullienne, en capitale de région (la région PACA), le premier préfet de région étant nommé en 1964. Dans les deux cas, c'est le bon plaisir d'un État centralisateur qui en fait un lieu majeur de décision politique et administratif, en même temps qu'un relais du pouvoir parisien. Les rapports entre la cité méditerranéenne, soucieuse d'affirmer ses droits et de garder son autonomie, et la capitale sont pourtant, depuis toujours, ambigus, empreints de défiance. Après tout, Marseille n'est devenue française qu'à la fin du XVe siècle. Elle n'a cessé par la suite de défendre ses «franchises» politiques contre la monarchie, et ne s'est soumise entièrement à l'autorité royale qu'au début du règne de Louis XIV. Cette domination, dont elle a ressenti tout le poids à l'époque, est, au reste, mal supportée. L'enthousiasme avec lequel les Marseillais vont accueillir la Révolution de 1789 est bien celui de la liberté, de toutes les libertés. Et, très vite, les défiances à l'égard du pouvoir central et les oppositions anciennes vont reparaître."