Antonin Artaud, dans son texte Le Théâtre et son double définit la peste comme un élément qui surgit avant tout ex nihilo, puisqu'elle apparaît d'abord dans un songe de Saint-Rémys, le vice-roi de Sardaigne, avant de prendre corps effectivement et de se propager dans la ville de Cagliari. Le mal étant d'ordre onirique et intangible, son mode de contamination est énigmatique, la contagion ne semblant pas se produire par simple contact physique. Ses émanations sont immatérielles, impénétrables, elle se répand «dans l'air», et surtout dans l'imagination de ceux qu'elle touche. Une fois ce mal diffusé, l'ordre se délite, «les cadres réguliers s'effondrent», un désordre durable s'instaure duquel va surgir le Théâtre. Car la peste fait naître des images, «surchauffe des symboles réalisés», «prend des images qui dorment, un désordre latent, et les pousse tout à coup aux gestes les plus extrêmes». Les altérations mystérieuses qu'elle provoque dans l'esprit de ses victimes sont similaires à celles du Théâtre. La peste, parce qu'elle possède intrinsèquement la latence et la révélation, installe un contexte propice à la libération de l'imagination, à l'émergence d'une puissance créatrice phénoménale, le Théâtre. De grandes similitudes unissent la rumeur et la peste. Si la peste entretient une proximité très forte avec le théâtre, la rumeur et la littérature sont intimement liées, car le propre de la rumeur est d'être un phénomène producteur de récit, de fiction, de constituer même un matériau poétique. Ses mécanismes, en cela, sont très proches de la construction littéraire. Nombre d'auteurs africains ont eu l'intuition de cette affinité entre la rumeur et la littérature, que ce soit Tierno Monenembo en Guinée, Patrice Nganang au Cameroun ou encore Kangni Alem au Togo. La rumeur occupe une place prépondérante dans leurs textes, opère des distorsions sur la narration. Mais ce sont les auteurs congolais qui ont le plus utilisé et malaxé la rumeur, qui en ont fait le fondement de leur écriture et de leur recherche poétique, à l'image de Sony Labou Tansi, Tchicaya U Tam'si et Sylvain Bemba (nous ferons des analyses spécifiques des oeuvres de ces trois auteurs), ou encore Henri Lopes, Mukala Kadima-Nzuji et bien d'autres. Ces romans congolais, que nous définirons comme «romans de la rumeur» constituent un support très précieux dans la mesure où cette littérature met en présence deux niveaux fictionnels, celui du discours rumoral (notion que nous définirions plus bas) et celui du récit romanesque.
Pour mener à bien mes recherches et construire un cadre théorique solide, il me fallait délimiter un territoire afin de suivre les rumeurs spécifiques à un pays. La république du Congo constituait un territoire intéressant à plusieurs titres: nombre d'auteurs congolais ont utilisé et utilisent encore le discours rumoral comme ressort narratif dans leurs textes; par ailleurs les messianismes congolais qui ont vu le jour sous la période coloniale ont été réellement portés par le phénomène rumoral: ainsi, en suivant le discours rumoral à travers ses méandres et ses transcriptions, depuis son émergence au sein de la rumeur jusqu'à l'ultime utilisation romanesque, je pouvais cerner au plus près les procédés et les mécanismes de ce discours, et en tirer les analyses les plus poussées possibles appliquées aux textes romanesques de mon corpus. En effet, quelque chose se tapit dans la rumeur qu'il nous faudra débusquer, que les travaux qui ont analysé ce phénomène ont souvent laissé dans l'ombre et qui fonde la puissance poétique de la rumeur. C'est ce que nous définirons comme le «discours rumoral». Car coexistent deux éléments dans le terme «rumeur»: d'une part le phénomène social et d'autre part le phénomène fictionnel et littéraire, voire même ce qui préside au principe d'écriture. Le discours rumoral, négligé par les analyses menées à partir de points de vue disciplinaires situés en dehors de la critique et de la théorie littéraire, révèle les aspects narratifs et fictionnels de la rumeur, sa forme discursive qui participe d'une véritable création poétique spontanée. Le discours rumoral est la forme sous laquelle se présente la rumeur lorsque nous l'analysons comme principe discursif.