Extrait
Autour de la paillasse, le sol était jonché d'objets divers : une hachette et un coupe-ongles, des petits bouts de chandelles, un récipient en plastique où stagnait un peu d'eau, une cuvette contenant des cendres de papier, sans compter une valise et des vêtements ; sur une étagère bricolée avec des branchages voisinaient une radio et une dizaine de livres. En revanche, aucune trace de vaisselle, de vivres, et pas de reliefs de repas. Qu'est-ce que l'homme était donc venu faire dans un endroit pareil ? Entre ses jambes était coincé un cahier. Un document dans lequel le mort, par une délicate attention, relatait les circonstances de son propre décès. On y trouvait, minutieusement consignées, les étapes du processus qui l'avait mené à sa fin.
Le même jour, la police récupéra le corps. Quant à Monsieur S., s'il avait découvert la momie, il rentra chez lui bredouille, sans avoir capturé le moindre lapin.
Les indications du cahier, analysées à la section de médecine légale de la Faculté de médecine de H. en présence des légistes qui avaient procédé à l'autopsie, permirent de conclure à un suicide par inanition. S'il avait fallu une bonne dose de détermination et de persévérance pour jeûner ainsi jusqu'à en mourir, les mobiles de ce suicide demeuraient inconnus. Le cadavre, celui d'un homme d'environ quarante ans, mesurait un mètre soixante-treize pour un poids de trente-cinq kilos ; une centaine de jours s'étaient écoulés depuis sa mort. Comme on ne savait rien de cet homme - ni son nom, ni sa profession, ni même l'apparence qu'il avait de son vivant -, il s'avérait difficile d'établir son identité. Les particularités du squelette, le groupe sanguin, les empreintes digitales, les caractéristiques graphologiques, constituaient autant de pistes possibles, mais on ne trouva aucun individu correspondant au profil de l'inconnu, ni parmi les repris de justice fichés dans les banques de données de la police, ni parmi les personnes ayant fait l'objet d'un avis de recherche. En somme, une seule chose était sûre : on avait affaire à un original. Personne n'avait réclamé le corps, personne ne semblait s'affliger de la disparition de cet homme, oublié, apparemment, par la société. Et certains détails laissaient supposer que lui-même avait pressenti cet oubli. On trouvera ici le texte intégral des carnets du mort.