Sur l'archipel parfois trop diapré de la poésie haïtienne contemporaine, il est de ces rares éclats de langue qui somment en nous un torrent d'images, de saveurs, d'odeurs et d'émotions. Ouvrageant leur projet esthétique - l'oeuvre, qui se tisse, dans la grammaire des sens -, par leur exceptionnelle facture, ces éclats de langue sont Poésie, et ils nous interpellent au plus près de notre sensibilité au risque conjuré d'ébranler nos certitudes et notre habituel confort de lecture. Il est de ces éclats réverbérés de langue dont la géométrie, finement travaillée, nous rappelle, tandis qu'il est encore temps, que la langue advient et devient oeuvre d'art au corps à corps ouvré du poète avec sa glaise première, la langue. Lang nou souse nan sous - Notre langue se ressource aux sources de Jean Durosier Desrivières appartient à ce rare gisement de haute-lisse que le lecteur arpentera au respir même du poème offert, en ces pages, dans les deux langues haïtiennes, le créole et le français.
Pareil heur dans l'infini de la langue, qu'annonçait déjà le beau recueil Bouts de ville à vendre, poésie d'urgence - publié à Paris en 2010 aux Éditions Caractères, avec six linotypes de Gérald Bloncourt -, confirme la relative filiation de la poésie de Jean Durosier Desrivières avec Haïti littéraire et, de manière plus ample, avec le Surréalisme tel qu'il a traversé le paysage culturel haïtien de 1940 à nos jours. Il convient de le rappeler pour bien suggérer à la fois la parenté de Lang nou souse nan sous - Notre langue se ressource aux sources avec le surréalisme de Haïti littéraire et la singularité de sa démarche qui l'en éloigne dans l'économie même du tissu textuel où il rejoint le Georges Castera de «Tanbou kreyol - Tambour créole» consigné dans Rèl (1995).
L'histoire des idées en Haïti confirme le rôle matrice joué par le Surréalisme dans la transformation des avant-gardes intellectuelles haïtiennes. Il est attesté que Port-au-Prince, jadis vue comme la «capitale régionale de la culture», a été fréquentée au cours des années 1940 et par la suite tant par des peintres réputés que par des écrivains confirmés venus s'enrichir au dialogue avec leurs vis-à-vis haïtiens: Wilfredo Lam, Aimé Césaire, Pierre Mabile, Jean-Paul Sartre, André Breton, etc. Celui-ci, père et théoricien du Surréalisme, séjourne en effet à Port-au-Prince à plusieurs reprises, entre 1943 et 1945, y prononce nombre de conférences et, le 7 décembre 1945, participe à l'inauguration du célèbre Institut français d'Haïti. Ces peintres et écrivains font jonction et amples débats avec les avant-gardes intellectuelles de l'époque, notamment celles qui gravitaient autour de la revue La Ruche. Il est également attesté que la plus forte voix du Surréalisme martiniquais, le Aimé Césaire du Cahier d'un retour au pays natal, a été reçu durant six mois, en 1944, par l'École normale supérieure à titre d'enseignant-conférencier - et ce séjour en terre haïtienne allait durablement marquer son oeuvre poétique et théâtrale.