Extrait
TRAVELLING AVANT
- Eh ben, dis donc, c'est pas tout près !
C'est en ces termes que vient de s'exprimer à haute voix un homme à la démarche vive mais aux tempes grisonnantes, en franchissant le portail symbolique - car jamais fermé - du domaine universitaire. La remarque n'est pas «académiquement correcte». Pourtant, dans le portefeuille de l'individu, des cartes de visite toutes raturées - il en a des centaines en stock et hésite à en faire imprimer de nouvelles - signalent qu'il est «professeur des Universités». Un titre finalement prétentieux, car il n'est attaché qu'à une seule université, celle de Sélant. S'il s'est laissé aller à utiliser ce langage populaire, c'est qu'il est en retard et découvre, après coup, la longueur de son trajet.
La mine est sérieuse, quelque peu compassée, en parfaite conformité avec les spécimens de l'espèce «pédago». La tenue est réglementaire : veste de tweed et pantalon de velours achetés sur catalogue à la CAMIF, la bienveillante coopérative des enseignants, aujourd'hui naufragée. Cela ne lui va pas très bien, mais il a horreur de se regarder dans la glace ou de courir les soldes. Au revers du veston, pas de légion d'honneur (trop tôt, et de toute façon ses chances sont infimes), pas de palmes académiques (il les a obtenues mais, par coquetterie, ne les affiche pas), pas de petit pin's politique (il vote certainement PS mais ne se risquerait pas à adhérer).
Pour le commun des mortels, cet individu serait un OUNI (objet universitaire non identifiable). Ils sont des milliers comme lui, et il vous sera difficile de deviner que vous venez de croiser un de ces «z'universitaires».
Pour un entomologiste, la chose serait plus aisée : il découvrirait vite que cette branche a des moeurs codifiées, des rassemblements saisonniers et des nids bien gardés. Il constaterait que ces coléoptères, transmetteurs de savoir, instruisent des descendants dont certains deviendront, comme eux, de curieux insectes, pas forcément intelligents mais relativement doués. Pour simplifier, il les appellerait les Z'u.
Notre échantillon bénéficie d'une appellation simple : BD, surnom que lui ont donné les étudiants, tous friands de bandes dessinées. Cela lui plaît assez à BD, en réalité Bernard Deniort, cette assimilation à un livre d'images. Ils sont sympathiques, ces étudiants, et voilà que subitement il pense à eux en constatant l'éloignement du campus. L'hypocrite ! Il sait bien que trois kilomètres séparent cet îlot boisé, le campus de Sélant où il vient de pénétrer, de la ville en contrebas. Deux cents jours par an, il franchit cette distance dans sa confortable coquille automobile, et ne se soucie guère de ses étudiants entassés dans les bus matinaux, reliant cité et université pendant au moins vingt-cinq semaines, durée tout à fait approximative d'une année universitaire.
Ce matin d'automne, ayant laissé son véhicule pour entretien au Garage de la Dernière Chance (une enseigne qui lui a semblé parfaitement convenir à l'état de sa guimbarde à deux doigts d'expirer), il a grimpé le coteau d'un pas alerte, mais cette montée lui a paru une pure perte de temps. Il n'a pas envie pour autant de s'apitoyer sur les conditions de vie de la jeunesse estudiantine, par ailleurs si favorisée, par comparaison avec ses lointaines années d'études en Sorbonne, dans la grisaille parisienne et l'univers minéral du Quartier Latin. Ici, au moins, oxygène et chlorophylle sont distribués à chacun dès le versement des droits universitaires. Une université pleine d'urbanité à la campagne, un peu trop paisible mais pourtant dynamique, de quoi pourrait-on se plaindre ?
- Eh ben, dis donc, c'est pas tout près !
C'est en ces termes que vient de s'exprimer à haute voix un homme à la démarche vive mais aux tempes grisonnantes, en franchissant le portail symbolique - car jamais fermé - du domaine universitaire. La remarque n'est pas «académiquement correcte». Pourtant, dans le portefeuille de l'individu, des cartes de visite toutes raturées - il en a des centaines en stock et hésite à en faire imprimer de nouvelles - signalent qu'il est «professeur des Universités». Un titre finalement prétentieux, car il n'est attaché qu'à une seule université, celle de Sélant. S'il s'est laissé aller à utiliser ce langage populaire, c'est qu'il est en retard et découvre, après coup, la longueur de son trajet.
La mine est sérieuse, quelque peu compassée, en parfaite conformité avec les spécimens de l'espèce «pédago». La tenue est réglementaire : veste de tweed et pantalon de velours achetés sur catalogue à la CAMIF, la bienveillante coopérative des enseignants, aujourd'hui naufragée. Cela ne lui va pas très bien, mais il a horreur de se regarder dans la glace ou de courir les soldes. Au revers du veston, pas de légion d'honneur (trop tôt, et de toute façon ses chances sont infimes), pas de palmes académiques (il les a obtenues mais, par coquetterie, ne les affiche pas), pas de petit pin's politique (il vote certainement PS mais ne se risquerait pas à adhérer).
Pour le commun des mortels, cet individu serait un OUNI (objet universitaire non identifiable). Ils sont des milliers comme lui, et il vous sera difficile de deviner que vous venez de croiser un de ces «z'universitaires».
Pour un entomologiste, la chose serait plus aisée : il découvrirait vite que cette branche a des moeurs codifiées, des rassemblements saisonniers et des nids bien gardés. Il constaterait que ces coléoptères, transmetteurs de savoir, instruisent des descendants dont certains deviendront, comme eux, de curieux insectes, pas forcément intelligents mais relativement doués. Pour simplifier, il les appellerait les Z'u.
Notre échantillon bénéficie d'une appellation simple : BD, surnom que lui ont donné les étudiants, tous friands de bandes dessinées. Cela lui plaît assez à BD, en réalité Bernard Deniort, cette assimilation à un livre d'images. Ils sont sympathiques, ces étudiants, et voilà que subitement il pense à eux en constatant l'éloignement du campus. L'hypocrite ! Il sait bien que trois kilomètres séparent cet îlot boisé, le campus de Sélant où il vient de pénétrer, de la ville en contrebas. Deux cents jours par an, il franchit cette distance dans sa confortable coquille automobile, et ne se soucie guère de ses étudiants entassés dans les bus matinaux, reliant cité et université pendant au moins vingt-cinq semaines, durée tout à fait approximative d'une année universitaire.
Ce matin d'automne, ayant laissé son véhicule pour entretien au Garage de la Dernière Chance (une enseigne qui lui a semblé parfaitement convenir à l'état de sa guimbarde à deux doigts d'expirer), il a grimpé le coteau d'un pas alerte, mais cette montée lui a paru une pure perte de temps. Il n'a pas envie pour autant de s'apitoyer sur les conditions de vie de la jeunesse estudiantine, par ailleurs si favorisée, par comparaison avec ses lointaines années d'études en Sorbonne, dans la grisaille parisienne et l'univers minéral du Quartier Latin. Ici, au moins, oxygène et chlorophylle sont distribués à chacun dès le versement des droits universitaires. Une université pleine d'urbanité à la campagne, un peu trop paisible mais pourtant dynamique, de quoi pourrait-on se plaindre ?