À l'époque, j'allais me fiancer avec Juliette. On revenait d'Asie. On avait fait la route des Zindes, en stop s'il vous plaît! D'Istambul à Katmandou, de Karachi à Bombay... Les gourous, les shiloms... Un voyage dingo... On se fiançait à notre retour pour avoir la paix avec ses parents, bâillonnés par leur éducation catholique vendéenne. De ce cérémonial, on s'en fichait, on ne voulait surtout pas de fâcheries familiales. «Mais on ne va quand même pas mettre du fric dans ces conne-ries!» avait tonné Juliette à l'issue d'une soirée où elle avait «promis» à ses parents... Durant ce voyage, on avait vécu en pauvres parmi les plus pauvres. On avait mis à bas la société matérialiste. On avait vécu d'amour et d'eau pas fraîche, dormi à la belle étoile quand on ne nous accordait pas l'hospitalité. Aussi, pas question d'investir! Une bagouse à 35 balles chacun suffirait! Ainsi parla Juliette. Trois jours avant la cérémonie de ces fiançailles, on est allé les acheter ensemble à Mareuil-sur-Lay, les bagouses. Sans état d'âme. À trente-cinq balles. Le matin des fiançailles, tronche au réveil, à l'heure du café! Juliette n'avait pas l'air dans son assiette. Elle avait même la larme à l'oeil. Moi, inquiet brut-de-pomme: elle ne voulait peut-être plus se fiancer? Ne m'aimait-elle plus? Qu'avais-je fait? Que n'avais-je pas fait? Elle finit par m'avouer, entre deux reniflements: -Je veux... Je veux... Une VRAIE bague!
Résultat: je me suis retrouvé dans ma deux-chevaux, direction Mareuil-sur-Lay, chez le seul bijoutier de cette bourgade de bas-bocage. En espérant qu'il soit ouvert le dimanche matin, à l'heure de la messe. Chemin faisant, je m'étais demandé ce qui s'était passé dans la tête de ma routarde des Zindes. S'était-elle sentie dévalorisée par une bagouse de pacotille? Dévalorisée à se demander si, au fond, je l'aimais tant que ça? Qu'avait-elle réalisé? Que sa féminité et son orgueil étaient en jeu? Que l'alliance valait un certain prix? Qu'elle ne pouvait nier la forte symbolique autour de l'anneau? Que ce symbole n'était pas du toc? Et que donc, si ce n'était pas du toc, il fallait que l'élu se saigne? Qu'il prouve? Heureusement que je n'avais que sept kilomètres à pédaler dans ma deudeuche. La bijouterie de Mareuil était ouverte. S'agissait plus de faire passer des tessons de bouteille pour des émeraudes. J'ai trouvé une belle bague, un anneau doré sur lequel reposaient deux pierres en forme de poire, deux joyaux finement taillés dont les couleurs changeaient avec le temps, et dont j'ai rapidement connu les moindres reflets.