Il neige. Un blanc manteau recouvre les pelouses du jardin des Prés Fichaux. Des flocons voltigent comme des papillons. Ils scintillent lorsque les nuages laissent percer les rayons d'un timide soleil. Dans les allées, seuls quelques vieillards n'ont pas renoncé à leur monotone promenade quotidienne. Prudents, ils auscultent le sol du bout de leur canne, avant de mettre, avec précaution, un pied devant l'autre.
Le ballon dégagé par le gardien, et relayé par Grandy, en position de demi-centre, arrive sur l'aile gauche à Philippe Sanut, lequel, après trois dribbles, centre. Duval reprend, mais il est sifflé en position de hors-jeu. Les Berruyers lancent la contre-attaque. A leur tour ils mettent en alerte la défense des visiteurs.
Quel rapport entre le blanc manteau et le débordement de l'ailier gauche? Outre que les deux textes sont du niveau d'un honnête candidat au certificat d'études primaires, ils constituent mon diplôme d'entrée dans le métier.
Nous étions au coeur de l'hiver 1944. Bourges sombrait dans la grisaille du temps et de l'occupation allemande. J'allais avoir 17 ans dans trois mois. Mes souliers à semelles de bois résonnaient sur le trottoir de l'avenue Jean Jaurès, lorsque mon regard fut attiré, devant les bureaux de La Dépêche du Centre, par une feuille de papier, collée sur la porte d'entrée.
«Cherchons rédacteur» annonçaient de grosses lettres manuscrites.
A quoi tient le destin?
«C'est drôle la vie. Je veux dire les courants de la vie, ceux qui nous emportent et qui nous déposent après un curieux parcours, soit sur la berge droite, soit sur la berge gauche», a écrit Philippe Claudel (Le rapport Brodeck).
Pourquoi ce dimanche-là après la séance de cinéma, avais-je décidé, avant de rentrer à la maison, de marcher en direction de la gare? Pourquoi, comme je le faisais habituellement, je n'étais pas remonté vers la cathédrale? Pourquoi avais-je pris directement l'avenue Jean Jaurès plutôt que d'emprunter les petites rues contournant l'église Notre-Dame? Pourquoi, avenue Jean Jaurès, avais-je opté pour le trottoir de droite? Si j'avais choisi le trottoir de gauche, si ce dimanche-là je n'étais pas allé au cinéma, le cours de ma vie aurait pris un autre chemin. Le trottoir de droite et une feuille de papier collée à une porte d'entrée en décidèrent autrement. Coup de pouce du possible grand ordonnateur? Caprice bénéfique du hasard? Connexion fortuite de deux ou trois neurones dans l'hémisphère gauche de mon cerveau? A moins que ce soit dans l'hémisphère droit? Enchaînement imprévisible de circonstances? Invisible grain de sable qui aurait dévié ma trajectoire? Allez savoir. Petites causes. Grands effets. «Grands», si on considère que mon destin a une certaine importance. Pour le monde? Sûrement pas. Pour moi, ma famille, mon entourage, c'est évident.