La vie s'écoulait entre mon clocher et mon château, dans un vieux quartier tranquille et chargé d'Histoire. A quatre ans je connaissais déjà les noms du Père Grandet, de Madame Dacier et de Duplessis-Mornay. Je savais que le bonhomme comptait les sucres de sa fille mais j'ignorais tout des deux autres. La maison décrite par Balzac titillait la curiosité des touristes: en vain! Pour les satisfaire, les intellectuels de la ville la situaient ici ou là selon leur humeur. Mon père, lui, affirmait qu'elle avait brûlé en 1917 et qu'elle était à l'emplacement de la nôtre. Seul témoin, le banc de pierre du jardin où j'ai maintes fois rêvé à Eugénie. En réalité, mes recherches me conduisirent plus tard à découvrir que la maison du père Grandet avait été, avec d'autres, annexée dans les travaux débutés en 1844, d'où sortit terrasse après terrasse, le collège catholique de jeunes filles qui prit le nom d'une érudite protestante: Madame Dacier. Eh oui! le Cours devait d'autre part son adresse, 1 rue Duplessis-Morhay, au gouverneur de la cité, grand protestant et ami de Henri IV. Ces gens dont la religion n'était pas la mienne étaient des familiers que j'aimais. J'imaginais les étudiants de leur Académie exerçant leur adresse avec arc et flèches, sur le perroquet de paille de la grosse tour Papegaud, près de chez nous. Et puis enfin, la ville leur devait sa première école d'équitation. J'étais fière de ce passé, fière du présent où défilaient de beaux cavaliers, fière de mes racines saumuroises. La rue s'appelait «La côte». En haut: l'école Notre-Dame du Fort où officiait mon Père, le directeur. Y montaient des gamins qui souhaitaient passer le certificat. Leurs galoches raclaient le semblant de goudron d'un sol pelé par les pluies d'orage. Leurs «carnasses» (cartables) bien fixés sur le dos laissaient les mains libres de secouer le sac de billes pour attirer un copain avec qui on ferait des échanges de «canettes» contre un beau «calot». Pendant la transaction, ils s'asseyaient sur les marches du Cours Dacier ou sur le rebord du soupirail. Un soupirail mystérieux qui donnait vue sur une rue souterraine à gros pavés disjoints. Il s'agissait de la rue des Bouchers, condamnée, qui rejoignait jadis le port sur la Loire. Tous ces gars-là redescendraient après le travail en rang et en silence jusqu'au coup de sifflet libérateur qui les lancera hurlant, s'interpellant, courant en tout sens à travers la Place Saint-Pierre. Ils me faisaient penser à l'envol des corneilles jaillissant du clocher en criaillant au premier son de l'Angélus. Les deux choses annonçaient midi.