Dans les années 1970, Méyo est un village de brousse semblable à des milliers d'autres. Les Anciens l'ont édifié sur le flanc d'une colline dévalant vers un fleuve propice aux déplacements et aux échanges. Ils ont dû auparavant défricher la forêt à la machette et leurs descendants continuent d'en rogner les tentacules sans cesse renaissants. Cette forêt compose un univers à la fois familier et mystérieux qui dispense le gibier et les plantes médicinales, les infections et les accidents, l'apaisement et l'effroi. Pour ces raisons, les hommes la vénèrent et la combattent.
Les cases rectangulaires - murs en torchis, de plus en plus souvent recouverts de ciment, voire en parpaing, toits de palme ou de tôle - supportent vaille que vaille l'alternance des saisons humides et sèches. Il arrive bien qu'une tornade cause quelques dégâts mais ceux-ci ne sont ni longs ni difficiles à réparer, vu la sobriété des matériaux.
Les habitants de Méyo appartiennent majoritairement à une ethnie dont l'histoire est, comme toujours, mythifiée. On parle d'un peuple intrépide, repoussant toujours plus au sud d'autres moins belliqueux ou inférieurs en nombre. Seuls des esprits chagrins prétendent qu'au contraire les Ancêtres ont échoué dans la région car repoussés par plus vaillants et plus forts qu'eux. Quoi qu'il en soit, ils s'étaient fixés sur une terre humide et chaude, hantée par la lèpre, le paludisme, la fièvre jaune et la maladie du sommeil. A cette fatalité tous s'étaient résignés et la mort, omniprésente, prélevait régulièrement son tribut sur un peuple définitivement installé dans l'éphémère.
Et puis les Blancs étaient arrivés, causant stupeur et épouvante. En effet, le blanc symbolise la mort et lors des cérémonies les hommes s'enduisent de kaolin pour rappeler sa présence. Les Noirs albinos, relativement nombreux, étaient méprisés pour leur vulnérabilité au soleil, mais aussi craints comme fantômes, enfants des esprits de la forêt ou de la Mami-Wata, la terrible divinité des eaux. Très généralement, on les soupçonnait de jeter des sorts et d'entretenir des relations illicites avec les morts. Les Blancs s'imposèrent donc sans mal et lorsque les autochtones réalisèrent que la force des nouveaux arrivants n'était pas due à des pouvoirs surnaturels mais à leurs armes et à leur organisation, il était trop tard. Phénomène bien connu d'ailleurs et qui n'est pas spécifique à ce continent.