Trois lourdes bulles expirent à l'air libre. Les cratères tardent à se refermer pendant que le sabot s'enfonce lentement dans un borborygme viscéral. La patte est gantée de boue. L'élan s'est immobilisé. Seules ses oreilles frémissent. Au loin, le fleuve gronde. Ses eaux ne contrôlent plus leurs désirs, elles retroussent la chemise de glace, la bousculent, la déchirent. La bacchanale du printemps déborde de son lit vers les basses terres offertes. Le grand élan sait que la folie du fleuve en annonce d'autres, plus intimes, qui enflent en son flanc et endolorissent son sexe. Il espère le grondement des eaux autant qu'il le redoute. Qui sait déjouer ses pièges aborde des contrées où le désir est roi, qui perpétue la race et marque le pouvoir. Le fleuve gronde. Le temps des élans tourne rond. L'animal s'arrête. D'autres sons se sont tus. Ces claquements, ces craquements, ces sifflements, ces hurlements qu'il a appris à reconnaître, à contourner, à éviter depuis quelques semaines. Des hommes sont venus, conquérants et armés. Les bouleaux et les mélèzes n'ont pas résisté. Maintenant une longue cicatrice traverse la forêt. Puis ces hommes ont modelé le sol, repoussé les marécages, ajouté, retiré, bouleversé terre et pierres. Ils ont apprivoisé le bois, l'ont taillé, posé, puis ont greffé deux lignes de métal parallèles sur les traverses.