Extrait
Thierry Renard - Notre livre commence ici, Emmanuel. C'est l'acte un. Et je ne te demanderai pas de nous raconter ton déjà long et sensible parcours humain, non, je t'inciterai seulement à me dévoiler ce qui te pousse à agir ainsi. Pourquoi lis-tu autant ? Et pourquoi écris-tu ? Quel est ce vide que tu cherches à combler ? Vide ou néant, d'ailleurs, qu'importe...
Emmanuel Merle - Thierry, c'est difficile de clairement distinguer si on décide d'écrire parce qu'il manque quelque chose ou si, la vie étant de toute façon déjà pleine, on veut lui en demander encore plus. Lecture ou écriture, c'est de toute manière d'abord un rapport particulier au langage. Enfant ou adolescent, je pourrais dire facilement ce qui me poussait à me «réfugier» dans cette lecture ; adulte, je vois bien quelles sont les circonstances de la vie qui ont pu déclencher en moi le désir d'écrire. Mais, malgré les événements, il y a toujours eu les mots. Ce sont d'ailleurs pour moi des événements : je dirais qu'ils «se produisent» en moi depuis toujours. Je leur ai toujours conféré également le caractère d'«objets». Presque ils sont en relief.
Le néant, dis-tu ? En effet, on ne peut que le constater. Je parle ici de ce que chacun peut vérifier à tout moment. Nous nous heurtons, et cela peut être violent, à l'indifférence du monde. Pour quelqu'un qui, comme moi, n'envisage rien d'autre que notre présence et notre vie sur terre, le regard que je pose sur ce qui m'entoure et qui ne m'est pas retourné peut être intensément déstabilisant.
Mais il y a l'autre. L'autre être humain. Celui que j'envisage et qui m'envisage. Et il me semble que pour qu'il y ait du sens à vivre, il n'est pas d'autre solution que d'approfondir ce rapport, et de la façon la plus sérieuse qui soit. Donc c'est bien cette intensité que je cherche. Quel paradoxe ! C'est dans l'exercice solitaire de l'écriture que je vais peut-être me retrouver plus franchement en présence d'autrui.
Ce ne sont pas là de vains mots. Je suis plus attentif, davantage là, sur cette terre, depuis que j'écris. Écrire permet peut-être de se débarrasser un peu du bois mort accumulé pour aller plus à l'essentiel, puisqu'il n'y a qu'une vie. C'est en tout cas ce que j'essaye de faire.
T. R. - Nous sommes sur le point de faire oeuvre de vie, nous partageons quelque chose d'intime, voire de profond. Nous sommes en train de bâtir notre propre cathédrale. Nous inventons un objet littéraire non encore identifié. Comment cette idée t'est-t-elle venue ?
E. M. - J'aime beaucoup le mot cathédrale pour désigner un recueil de poèmes. J'aime surtout donc l'idée de la construire à deux. Il faut récupérer cathédrale dans le vocabulaire laïque. Pierre-Albert Jourdan dit que : «C'est aussi une cathédrale, l'amandier en fleurs tout bourdonnant d'abeilles» et je voudrais que notre recueil ait la même architecture savante, naturelle et légère.
Jim Harrison et Ted Kooser ont publié en 2003 une «conversation en poésie», série de haïkus, comme des instants suspendus, des pauses soudain pleinement occupées par la vie attentive. C'est ce miroitement des choses, cette vibration ou cette phosphorescence que nous avons décidé de saisir nous aussi dans l'écriture. Y a-t- il possibilité, non pas de ponctuer nos journées, mais plutôt de rendre compte de la plénitude de certains instants, de l'incomplétude totale de certains autres ? Pouvons-nous, dans la joie, dans la peine, être au plus près, par les mots, de ce qui nous arrive, de ce que nous décidons tant bien que mal ?
(...)
Emmanuel Merle - Thierry, c'est difficile de clairement distinguer si on décide d'écrire parce qu'il manque quelque chose ou si, la vie étant de toute façon déjà pleine, on veut lui en demander encore plus. Lecture ou écriture, c'est de toute manière d'abord un rapport particulier au langage. Enfant ou adolescent, je pourrais dire facilement ce qui me poussait à me «réfugier» dans cette lecture ; adulte, je vois bien quelles sont les circonstances de la vie qui ont pu déclencher en moi le désir d'écrire. Mais, malgré les événements, il y a toujours eu les mots. Ce sont d'ailleurs pour moi des événements : je dirais qu'ils «se produisent» en moi depuis toujours. Je leur ai toujours conféré également le caractère d'«objets». Presque ils sont en relief.
Le néant, dis-tu ? En effet, on ne peut que le constater. Je parle ici de ce que chacun peut vérifier à tout moment. Nous nous heurtons, et cela peut être violent, à l'indifférence du monde. Pour quelqu'un qui, comme moi, n'envisage rien d'autre que notre présence et notre vie sur terre, le regard que je pose sur ce qui m'entoure et qui ne m'est pas retourné peut être intensément déstabilisant.
Mais il y a l'autre. L'autre être humain. Celui que j'envisage et qui m'envisage. Et il me semble que pour qu'il y ait du sens à vivre, il n'est pas d'autre solution que d'approfondir ce rapport, et de la façon la plus sérieuse qui soit. Donc c'est bien cette intensité que je cherche. Quel paradoxe ! C'est dans l'exercice solitaire de l'écriture que je vais peut-être me retrouver plus franchement en présence d'autrui.
Ce ne sont pas là de vains mots. Je suis plus attentif, davantage là, sur cette terre, depuis que j'écris. Écrire permet peut-être de se débarrasser un peu du bois mort accumulé pour aller plus à l'essentiel, puisqu'il n'y a qu'une vie. C'est en tout cas ce que j'essaye de faire.
T. R. - Nous sommes sur le point de faire oeuvre de vie, nous partageons quelque chose d'intime, voire de profond. Nous sommes en train de bâtir notre propre cathédrale. Nous inventons un objet littéraire non encore identifié. Comment cette idée t'est-t-elle venue ?
E. M. - J'aime beaucoup le mot cathédrale pour désigner un recueil de poèmes. J'aime surtout donc l'idée de la construire à deux. Il faut récupérer cathédrale dans le vocabulaire laïque. Pierre-Albert Jourdan dit que : «C'est aussi une cathédrale, l'amandier en fleurs tout bourdonnant d'abeilles» et je voudrais que notre recueil ait la même architecture savante, naturelle et légère.
Jim Harrison et Ted Kooser ont publié en 2003 une «conversation en poésie», série de haïkus, comme des instants suspendus, des pauses soudain pleinement occupées par la vie attentive. C'est ce miroitement des choses, cette vibration ou cette phosphorescence que nous avons décidé de saisir nous aussi dans l'écriture. Y a-t- il possibilité, non pas de ponctuer nos journées, mais plutôt de rendre compte de la plénitude de certains instants, de l'incomplétude totale de certains autres ? Pouvons-nous, dans la joie, dans la peine, être au plus près, par les mots, de ce qui nous arrive, de ce que nous décidons tant bien que mal ?
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