Extrait de l'avant-propos de Viviane Alary et Danielle Corrado:
Il n'est guère de jour où la Guerre civile n'apparaisse dans la presse espagnole. Les rubriques culturelles font régulièrement état de romans, de récits, de films, d'expositions qui prennent pour objet l'évocation des années de lutte fratricide qui opposèrent républicains et nationalistes. Les ouvrages historiques consacrés à cette période se multiplient et occupent une place de choix dans les librairies. Un phénomène qui engendre tout à la fois des débats passionnés et un effet de «mode» que récupèrent sans scrupules des secteurs commerciaux comme celui du jeu vidéo. Cette prégnance fait écho à la présence de ce thème dans la vie politique espagnole. On pense ici au projet de loi présenté et approuvé par le Conseil des ministres le 28 juillet 2006 par lequel le gouvernement conduit par M. Rodriguez Zapatero entend «cerrar con honor y dignidad para todos» le tragique chapitre de la Guerre civile. Ce projet de loi n'a pas manqué de susciter immédiatement de vives réactions de la part des divers secteurs impliqués qui, pour des motifs naturellement différents, jugent insuffisantes ou, au contraire, trop partisanes les mesures envisagées. S'inscrivant dans un axe de recherche du CRLMC qui s'attache à l'écriture de la guerre, le colloque qui s'est tenu à Clermont-Ferrand en mars 2005 s'est donné pour objet de réfléchir sur les représentations de la guerre civile après la mort du dictateur. Dans les premières années après 1975, on assiste à un premier élan de récupération de la mémoire par ceux à qui on avait confisqué la parole. Ce premier mouvement s'émousse cependant assez rapidement, pour laisser place à un relatif silence, nourri à la fois par un désir spontané de tourner la page de la dictature, de se tourner résolument et avec allégresse vers la démocratie et ses horizons nouveaux mais aussi par le pacte tacite des partis politiques qui, désireux de ne pas attiser des sentiments hostiles, s'accordent pour ne pas instrumentaliser la guerre à des fins partisanes. La victoire du Parti Socialiste Ouvrier Espagnol (P.S.O.E.) aux élections de 1982 confirma le sentiment d'un retour rapide à la normalité démocratique. Dès lors la guerre et la longue dictature qui s'ensuivit semblaient appartenir au passé et aux historiens avant qu'un mouvement de fond ne les replace au coeur du débat. Car le silence ne signifie pas l'effacement et l'absence de souvenirs. L'oubli enfouit momentanément ce qui peut naturellement à nouveau affleurer. La guerre n'était pas, ne pouvait pas être effacée ni des mémoires individuelles ni de la mémoire collective. Elle fit donc retour impulsée par l'ouverture d'archives, la création d'associations ou de missions ministérielles chargées de la réhabilitation morale et juridique des victimes du franquisme, en un mot par l'avènement de la génération des petits-enfants des vaincus qui aspirent à faire connaître cette période méconnue et reconnaître le combat, la souffrance et la dignité de leurs familles par delà les clivages idéologiques, sur fond d'un vaste mouvement de pensée qui, dépassant le seul cas de l'Espagne, s'interroge sur la mémoire dans tous les sens de ce terme polysémique.
Le propos du colloque s'inscrit dans cette réflexion qui n'oppose plus la mémoire et l'oubli comme des contraires mais interroge les modalités de la transmission du passé. Ne serait-ce que parce que le champ narratif ne peut être accusé de silence ou d'oubli, on en voudra pour preuve la régularité de production des oeuvres étudiées ici. Mais également parce que toute transmission est un processus ouvert, continu et discontinu, toujours en mouvement. Hériter implique de transmettre ce que l'on a soi-même reçu, la notion d'héritage étant indissociable de la notion de continuité. Reste à s'interroger sur la nature et les formes de cette continuité et les stratégies qu'adopte l'acte de transmission. Se pencher sur les représentations de la guerre d'Espagne c'est aborder des problématiques multiples et riches de questionnements: la fictionnalisation de l'Histoire à travers la littérature et le cinéma, les enjeux idéologiques de l'écriture qu'elle soit fictionnelle ou historiographique, la récupération d'une thématique au profit de nouveaux enjeux, la prégnance des contextes de production et de réception. Les réponses des chercheurs à notre appel nous ont amenées à aborder au cours de ces journées les champs incontournables de l'historiographie, de la littérature et du cinéma mais aussi de la presse et des supports pédagogiques, outils essentiels de la transmission. Une occasion de croiser les perspectives et les méthodes, d'établir des liens et des clivages dans l'appréciation de la fonction ou de la portée des textes et des thèmes abordés.