Il faisait tout noir dans le recoin où elle était cachée, mais elle devait obéir à la dame qui lui avait dit d'attendre là, parce que c'était encore trop risqué, et qu'elles devaient se faire toutes petites, comme des souris dans le garde-manger. C'était un jeu, la petite fille le comprenait bien. Comme quand elle jouait à chat perché, à cache-cache. Derrière les tonneaux, la petite fille tendait l'oreille. Elle faisait apparaître une image dans sa tête, comme le lui avait appris papa. Tantôt loin, tantôt tout près, des hommes - sans doute des marins - s'interpellaient d'une voix rude, forte, qui évoquait la mer et tout le sel qu'elle contenait. Et puis, là-bas, on entendait des sirènes de navires qui faisaient beaucoup de bruit, et des coups de sifflet moins sonores, des éclaboussures de rames dans l'eau... Loin au-dessus de tout cela, des mouettes grises lançaient leur cri, les ailes déployées pour profiter au maximum des rayons du soleil en pleine ascension. La dame allait revenir, elle l'avait promis, mais la petite espérait qu'elle ne tarderait plus trop. Parce qu'elle attendait depuis vraiment longtemps; si longtemps que le soleil avait traversé le ciel. Maintenant, il réchauffait ses genoux sous sa robe neuve. Aux aguets, elle cherchait à repérer le bruissement de ses jupes sur les planches du pont, le claquement de ses talons, son pas pressé - rien à voir avec celui de maman. La petite se demanda vaguement, avec le détachement des enfants aimés, où pouvait bien être maman et quand elle allait revenir. Elle se posait aussi des questions sur la dame. Elle savait qui elle était parce qu'elle avait entendu grand-mère en parler: elle s'appelait la Conteuse et habitait la chaumière tout au bout du domaine, après le labyrinthe. D'ailleurs, elle n'était pas censée être au courant, car on lui avait interdit d'aller y jouer. Maman et grand-mère disaient qu'il était dangereux de s'approcher de la falaise. Mais parfois, quand on ne la surveillait pas, elle aimait bien faire ce qui était interdit.