Si ça continue, il n'y aura bientôt plus un chat à l'hôtel! Je ne comprends pas pourquoi maman tient tellement à ce que nous nous incrustions dans ce trou! Toutes mes amies sont parties, et je ne leur donne pas tort: le temps est gris, l'eau est froide, ça ne donne pas envie de se baigner (merci bien, pour avoir les lèvres bleues et claquer des dents!); alors je traîne sur la plage comme une âme en peine. Et je m'ennuie. Qu'est-ce que je peux m'ennuyer! Quand je pense qu'on aurait pu aller sur la Riviera, mais non, il a fallu qu'on vienne s'enterrer en Normandie! Et nous voici en septembre... Dans le salon de l'hôtel, le vieil Anglais (Archibald) fait ses mots croisés. «Hello, me dit-il, chaque fois qu'on se voit (en me montrant ses dents de cheval). How are you?» J'ai envie de lui tirer la langue, il m'agace. Même ces chenapans de grooms ont fichu le camp C'est vous dire! Il n'en reste plus que deux, et les moins intéressants de la bande, Poil de Carotte et Jeannot Lapin. C'est Birdie qui leur a donné leurs surnoms; «Poil de Carotte», le Breton, vu que c'est un rouquin, et l'autre, le Normand, parce qu'il a les dents qui avancent comme un lapin, il ne serait pas vilain, sinon, avec ses joues de fille et ses yeux sournois qui n'osent jamais vous regarder en face; le rouquin, en revanche, ne se gêne pas pour vous reluquer! Quel type antipathique! Vivement qu'on rentre à Paris! Vous ne pouvez pas savoir comme il me tarde qu'on soit dans notre nouvelle maison de la rue du Square-Montsouris! Imaginez un peu, nous aurons un grand jardin. En pleine ville, c'est un luxe, non? Veinarde que je suis! Je pourrai inviter mes copines à goûter. On jouera à cache-cache! (Hum!) Mais il faut attendre que les travaux soient terminés; papa est retourné là-bas avant nous pour tenir les plâtriers à l'oeil (les ouvriers, depuis le Front populaire, si on ne les surveille pas, ils font n'importe quoi); c'est pour ça qu'on moisit ici, après la saison, maman et moi. (Et que pour tuer le temps, je ponds toutes ces tartines dans mon journal!)
Mardi 3 septembre
Est-ce parce que je n'ai rien à faire? Depuis le départ de Birdie, je n'arrête pas de me «truquer». Le soir, au lit, avant de m'endormir; le matin, toujours au lit, avant que Camomille m'apporte mon petit déjeuner; au cabinet, chaque fois que j'y vais - et j'y vais souvent! Cette grande sale de Birdie disait que ça occupe les doigts. (Pas seulement les doigts!) Quand elle était là, on se truquait toujours ensemble. A deux, c'est beaucoup plus cochon, qu'elle disait! On se mettait l'une en face de l'autre... Depuis qu'elle est partie, je me mets devant le miroir et je fais comme si c'était une autre fille que j'y vois, et qu'elle se touche devant moi. Je lui parle, je lui dis les mots qu'on se disait: «Ecarte ta culotte, tu veux? Fais voir ton truc!»