La lecture d'un livret d'opéra, à quelques exceptions près, ne suscite pas toujours l'enthousiasme. Mais Heiner Müller, on s'en doute, nous convie à une tout autre expérience. Très librement inspiré d'une pièce d'Evguéni Schwarz (et d'un conte d'Andersen), cet Opéra du dragon sent le souffre et crache le feu. Texte "percussif", comme martelé sur l'enclume d'un Héphaïstos euphorique (iconoclaste, Müller fait de son Lancelot un nouvel Héraclès), reliques ciselées, griffées ou badigeonnées comme des graffitis sur le mur, l'économie de moyens, la sobriété incisive contrastent avec une inventivité constante. L'ironie est mordante, la liberté totale, la poésie omniprésente. Müller se joue des contraintes du genre, se les approprie pour produire cet opéra presque inmontable : donné en 1969 par le Staatsoper, il ne sera à peu près plus représenté, cette édition faisant suite à sa création à Poitiers, en janvier 2000, par la compagnie Carcara. Il n'en demeure pas moins une éblouissante réussite. --Scarbo