1927, LES SABLES D'OLONNE OU COMMENT OUBLIER JOSÉPHINE
Ce livre à la main, on entre en Vendée. Côté océan ou côté bocage? Qu'importe! Côté Simenon. Les années secrètes qu'il va y vivre sont encore loin. Encore loin l'inquiétude de la guerre, les suspicions de l'Occupation, l'intimité radieuse de la paternité, l'écriture à réinventer. Marché noir, romans noirs. Loin ces livres où il se livre, loin les doutes de la quarantaine, et le romancier puissant qui ravage ses personnages et touche à l'essentiel. Loin encore la confidentielle mort de son couple, les lettres et les visites dissimulées, le frère qui met le masque du cauchemar, les signatures dans certains journaux qu'on accuse d'imprudence. Loin surtout l'enfermement qui le révolte et l'empêche d'être lui, un homme libre de sa parole, de ses impulsions et de ses mouvements.
Beau gars, belle gueule, ce Simenon de 1927. Danseur de charleston effréné. Vie en soixante-dix-huit tours. Mettez un disque de jazz et oubliez vos histoires littéraires. Simenon dépense tous ses chèques d'éditeurs, marche sur des verres brisés, fait des parties de bras de fer, danse au «Jockey» en débardeur, se bagarre pour une fille à Montparnasse. Libre comme jamais au coeur des Années folles. Passager de la vie vite. Époque «éblouissante», où rien n'a d'importance, rien n'est dramatique, rien n'est vraiment sérieux. «Je jouais à la vie. Je jonglais. Tout m'amusait. Tout m'enchantait. Sans pourtant perdre de vue le but que je m'étais fixé: écrire des romans.» Décennie à bout de souffle, on voyage vite, on aime vite. Génial, crie-t-il, et splendide, la luxure. Comme les Américains de Paris, il casse sa dérive, cingle vers de nouveaux alcools. Il ne signe pas encore Simenon, n'est pas encore Simenon. Il le devient.
Il est là, planté, pipe au bec, face au port. Jeune, musclé, intenable, tout en désir, en énergie, en partance. Il a 24 ans et le carillon des mouettes remet sa vie à l'heure.
Nous sommes le 5 mai 1927. Aux Sables-d'Olonne. Accompagné de sa femme Régine, une artiste peintre qu'il surnomme Tigy, il vient d'acheter une carte postale. Juste le mot «Baisers» à l'adresse de sa mère là-bas à Liège, Régine signe, il paraphe. De l'air. Ils signent leur première présence aux Sables. La photo représente le port de La Chaume sous un clair de lune d'opérette. Le cachet de la poste indique bien le 5 mai.