Extrait
«Regarde, Milie ! Regarde-les qui font la course pour aller bouffer ! Diables de magnans ! Ah ! ils méritent bien leur nom... Si on n'avait pas assez de feuilles à leur donner, sûr qu'ils dévoreraient tout ce qui passerait entre leurs mandibules de goinfres !»
Le rude Cévenol riait, et sur son crâne dépouillé s'agitait le tricorne qu'il ne quittait jamais, sinon pour dormir chaque soir et se laver une fois la semaine. Sous son bras sec comme un sarment de vigne, mais aussi musculeux que le jarret d'un cheval, il tenait blottie sa petite-fille, Emilienne, qu'on avait toujours appelée Milie. La gamine n'avait que douze ans et, à chaque printemps dont elle avait souvenir, elle avait connu la même joie chez son grand-père, une illumination enfantine de ses traits d'ordinaire si sévères.
Les vers à soie se faufilaient par les perforations du solide papier à déjasser ; Gédéon avait réussi à s'en procurer une rame entière à Ganges, une bien belle invention pour le délitage et le nettoyage des canisses de roseau ; pourtant les vieux éducateurs y restaient réfractaires, préférant déplacer encore les grappes grouillantes accrochées aux rameaux frais, dont nombre de vers tombaient au sol et s'y tortillaient. Tour à tour traditionaliste nostalgique et avant-gardiste révolutionnaire, Gédéon Meyralde ne se résoudrait jamais à faire comme les autres...