Publiée en 1924, la nouvelle Le Voyage de Colbert introduit, dans une narration d'une rare efficacité, la figure de Modlizki, valet autodidacte, taciturne par principe et destructeur méthodique de l'ordre bourgeois, dont Ungar fera l'un des pivots de La Classe et qui est assurément parmi ses créations les plus fortes et les plus étrangement inquiétantes. D'autres récits, plus courts et non moins surprenants par la maîtrise de l'écriture que l'auteur y manifeste, dessinent une sorte de paysage affectif de la jeunesse provinciale de Ungar, paysage remarquable de cohérence, où le nom des personnages semble décider de leur destin, où l'essentiel ne peut jamais se dire, où la confrontation avec l'autre est toujours brutale et décevante, où l'arrachement au pays natal, nourri de rêves et d'espoir, ne laisse à l'âme qu'un «goût douceâtre et écoeurant». Les dix nouvelles de ce recueil peuvent toutes, à un titre ou à un autre, être considérées comme des textes expérimentaux, des fragments ou des esquisses de l'oeuvre de Hermann Ungar.