Jean Vilar, la langue, la poésie Entretien avec Olivier Bara
OLIVIER BARA: La poésie, dans la culture et dans la pratique de Jean Vilar, est d'abord associée au nom de Victor Hugo, l'auteur de Ruy Blas, le Hugo du drame en vers, mais aussi le poète des Contemplations ou de La Légende des siècles, ou encore des Feuilles d'automne, des Orientales, des Chants du crépuscule, des Voix intérieures, «c'est-à-dire quelques-uns des plus beaux poèmes de la littérature française». Victor Hugo occupe-t-il encore pareille place dans le panthéon théâtral et poétique du T.N.P. d'aujourd'hui?
CHRISTIAN SCHIARETTI: C'est une question qui pose en amont la valeur ou la possibilité d'un panthéon de la littérature française. La notion de panthéon renvoie à une sorte de temple laïc où la littérature aurait une place qui serait supérieure et transcendante pour les valeurs de la République. Aujourd'hui, le théâtre reçoit-il un assentiment collectif, dans une sorte de déférence et de ralliement à l'idée même d'un panthéon? Je n'en suis même plus certain. Le panthéon est du côté funéraire du théâtre et l'école du côté de la nativité du théâtre. Voyons ce qui se pratique dans les écoles pour savoir si les acteurs et les metteurs en scène ont encore en perspective l'idée d'un panthéon. Est-ce induit dans leur formation initiale? Je n'en ai plus l'impression.
O. B.: Vilar, lui, se place dans une perspective d'héritage républicain par son père, autodidacte, qui possédait une bibliothèque contenant les grands classiques de la littérature française et mondiale.
C. S.: Vilar est surtout issu d'une partition militante de l'activité théâtrale, elle-même issue de l'aventure du Vieux Colombier. Il se place dans la descendance de Copeau, Jouvet ou Dullin, eux-mêmes situés sur différents territoires: l'exil pour Copeau, un anarchisme institutionnel pour Dullin - si tant est que le Théâtre de l'Atelier soit une institution mais enfin, c'est parisien... - et le Conservatoire pour le troisième. Ces trois territoires se forment à partir d'une réaction morale, littéraire et poétique à l'état du théâtre avant la Première Guerre mondiale, entre 1910 et 1914, avec la création du Vieux Colombier. Il y a chez eux un assentiment général, une sorte d'unité, de cohérence au moins dans le rapport à une littérature fondatrice qui fait partie des ciments possibles de la République. Parler de panthéon et dire «dans le mien, il y a Victor Hugo», c'est devenu, éventuellement, un point de vue polémique pour ceux qui ne l'y mettraient pas, mais ce n'est pas contestable en soi comme concept. C'est pour cela que je parle volontiers de panthéon, même si, pour nous, il s'agit plutôt d'une forteresse.