Il y a cette anecdote - combien touchante - que rapporte Anaïs Nin dans son Journal. Artaud vient de donner, comme «jusqu'à son dernier souffle», sa conférence à la Sorbonne sur «le Théâtre et ta Peste». Et tous sont partis, protestant, vociférant, quittant la salle à grand bruit. Tous, sauf quelques fidèles, dont Anaïs Nin. Elle retrouve Artaud, à ta fin de ce qui fut tout sauf une représentation, et celui-ci lui dit: «Ils veulent toujours entendre parler de; [...] et moi je veux leur donner l'expérience même; pour qu'ils soient terrifiés et qu'ils se réveillent.» D'aussi loin que je me souvienne, j'ai toujours éprouvé une passion pour les pouvoirs révélateurs du théâtre. Du théâtre comme incarnation majeure de la poésie. Au fond, et à mes yeux, le poète est avant tout un danseur de la parole. Un danseur qui ne se priverait d'aucun des prodiges de la poésie en tant que pensée qui chante - de la poésie comme lieu où la langue bat son plein, demeurant, par là même, l'espace de toutes les interrogations humaines. De mes premiers poèmes polyphoniques réalisés pour France Culture dans les années 70 à mes récents mandatas sonores, de la fulgurance poétique aux variations théâtrales, mon parcours s'est toujours tenu, invariablement, du côté de la voix vive. Parti pris non plus des choses, mais du souffle. Ma poésie s'est toujours cherché des caisses de résonance. J'ai voulu la confronter à d'autres champs artistiques, notamment au théâtre et à la musique. Accomplir résolument le voeu de Jouve qui souhaitait ardemment «une langue de poésie qui se justifiât entièrement comme chant». La mise en voix / mise en vie du poème n'a cessé de me questionner - la façon dont il peut se mesurer, se frotter au souffle. Dont il peut devenir {re-devenir) une partition. Bref, j'ai toujours voulu écrire d'oreille. Et, comme le note si justement Hemingway, un écrivain sans oreille est semblable à un boxeur sans main gauche.