XIII Les Indiens, comme les Grecs, chassent en général toute espèce d'animaux sauvages, mais leur chasse à l'éléphant ne ressemble à aucune autre, parce que aussi bien ces bêtes ne sont semblables à aucune autre. Ainsi, après avoir choisi un lieu plat et brûlé par le soleil, ils creusent un fossé circulaire qui entoure un espace suffisant pour qu'une grande armée puisse y camper. La largeur du fossé est de cinq brasses environ et la profondeur de quatre. La terre qu'ils rejettent hors du fossé, ils l'amoncellent sur les deux bords du fossé en guise de mur. Puis, dans le remblai du bord extérieur du fossé, ils se font des abris, en y laissant des ouvertures, pour laisser passer la lumière et leur permettre d’observer les bêtes quand elles s'approchent et se dirigent vers l'enclos. Ils mettent alors dans cet enclos trois ou quatre femelles, particulièrement bien apprivoisées, et laissent un seul accès à travers le fossé sur lequel ils jettent un pont. Sur ce pont, ils déposent beaucoup de terre et d'herbe pour le dissimuler aux bêtes, de peur qu'elles ne flairent quelque piège. Les chasseurs, quant à eux, restent à l'écart, cachés dans leurs abris adossés au fossé. De jour, les éléphants sauvages ne s'approchent pas des lieux habités, mais pendant la nuit ils errent de tous les côtés et paissent en troupeau, en suivant le plus grand et le plus noble d'entre eux, comme les vaches suivent le taureau. Aussi, lorsqu'ils s'approchent de l'enclos, entendent le barrissement des femelles et sentent leur odeur, s'élancent-ils en courant en direction du mur de l'enclos, tournent le long des bords du fossé, et quand ils ont trouvé le pont, ils le franchissent et se précipitent dans l'enclos. Dès que les chasseurs voient entrer les éléphants sauvages, certains d’entre eux ôtent le pont tandis que les autres courent aux villages voisins annoncer que les éléphants sont pris dans l'enclos. À cette nouvelle, les habitants des villages montent sur leurs éléphants les plus courageux et les mieux apprivoisés, et une fois sur leur dos poussent jusqu’à l'enceinte, mais au lieu de se livrer tout de suite au combat dès leur arrivée, ils laissent les éléphants sauvages souffrir de la faim et endurer l’esclavage de la soif. Lorsqu'ils jugent les bêtes en piteux état, ils replacent le pont et font pénétrer leurs éléphants dans l'enclos; d'abord s'engage une dure bataille entre les éléphants déjà domestiqués et ceux qui viennent d'être pris, puis, ainsi qu'il est naturel, les éléphants sauvages sont vaincus, accablés qu’ils sont par le découragement et la faim. Les hommes descendent alors de leurs éléphants et attachent entre elles les extrémités des pattes des éléphants sauvages qui sont désormais épuisés, puis ils excitent les éléphants domestiqués à punir les autres en les frappant à coups répétés, jusqu'à ce que ces derniers tombent à terre, exténués. Alors les hommes, debout près d'eux, leur passent une corde autour du cou, puis montent sur les éléphants tandis qu'ils sont couchés sur le sol. Pour éviter qu'ils ne précipitent à terre le cornac et qu'ils ne lui causent quelque autre dommage, ils leur font une incision tout autour du cou avec un poignard bien tranchant et ils nouent la corde en la faisant passer dans l'incision: ainsi, en raison de leur blessure, les éléphants gardent leur tête et leur cou immobiles. Car s’ils s’avisent de tourner la tête pour donner quelque mauvais coup, la corde frotte sur la plaie. Ainsi ils restent tranquilles et, conscients désormais d’être vaincus, se laissent conduire avec la corde par les éléphants domestiques.
XIV Les animaux trop jeunes ou qui, en raison d'un défaut physique, ne valent pas la peine d'être acquis, ils les laissent retourner dans leurs territoires. Ils conduisent ensuite dans les villages les bêtes capturées, et commencent par leur donner à manger de jeunes pousses et de l'herbe; mais ceux-ci, abattus, ne veulent rien manger. Les Indiens se disposent alors en cercle autour d’eux, et les endorment en entonnant des chants et en battant des tambourins et des cymbales. S’il existe, en effet, une bête sauvage douée d’intelligence, c’est assurément l’éléphant.